09/18/2026 | Press release | Distributed by Public on 09/18/2026 11:17
Seul le prononcé fait foi,
Madame la présidente, chère Sophie Révil,
Chers amis de la création audiovisuelle et de la fiction, chère Marjorie,
Merci de m'avoir invité à conclure cette matinée à la tonalité sobre et combative.
Je serai court, car beaucoup a été dit et je me concentrerai sur quelques messages, en forme de synthèse : un message de satisfaction, au vu de la résilience de notre modèle ; un message de lucidité sur les limites qu'il a atteintes dès cette année et qui le place au bord de la crise ; et un appel, plus pressant qu'à l'accoutumée, à l'action des pouvoirs publics.
I - D'abord, un sentiment de satisfaction, car si la vitalité de la fiction française n'est pas inédite, sa persistance, depuis que le numérique est entré dans nos vies, est une prouesse chaque année renouvelée.
Comme le montre l'étude de l'Arcom présentée ce jeudi par Antoine Boilley, les Français plébiscitent la fiction, qui est un succès à la fois massif et désormais multi-écrans, puisque 95 % de nos concitoyens en regardent régulièrement - dont 65 % à la fois en linéaire et à la demande. Les productions françaises sont particulièrement dominantes en linéaire, où elles trustent 98 % des meilleures audiences de fiction.
Cette vitalité repose d'abord sur le talent des créateurs, des producteurs et des interprètes, sur leur capacité à porter des récits ancrés dans notre société, notre histoire, notre identité, à commencer par sa dimension francophone.
Elle tient bien sûr aussi à la pertinence des stratégies des chaînes, qui ont su innover, construire des offres originales et les déployer avec succès sur tous les supports. Conclure également des partenariats de distribution pragmatiques avec des services de streaming, pour porter leurs contenus là où se trouvent les audiences. Même s'ils ont soulevé des questions légitimes, ces partenariats ne semblent plus susciter le même émoi qu'il y a un an.
Ces résultats s'appuient enfin sur un système d'obligations de financement unique au monde. Les chiffres de 2025 que nous publions aujourd'hui sont à nouveau en hausse, de 2 % pour être précis. Les dépenses retenues dépassent ainsi 1,6 Md€, dont 1,2 Md€ pour l'audiovisuel (parmi lesquels 70 % pour la seule fiction).
Depuis 2019, au lendemain de la dernière révision de la directive SMA, ces obligations ont au total augmenté de 30 %. Et même si l'audiovisuel public reste cette année encore le premier bloc de financement, cette croissance globale a été entièrement portée par les SMAD américains (à 525 M€). Elle se poursuivra d'ailleurs en 2026 à la faveur de l'accord que nous avons passé avec Prime Vidéo en mai.
II - Un constat positif donc, mais que nous devons regarder avec lucidité. Car les défis sont déjà là et ils ont largement été soulignés ce matin :
Les audiences vidéo, y compris sur le poste de télévision, sont désormais en concurrence directe avec les plateformes de partage, YouTube en tête, et plus largement les réseaux sociaux. Comme NPA Conseil l'a évoqué il y a quelques jours, YouTube a même dépassé la BBC en audience au Royaume-Uni au mois d'août 2026.
Je ne reviens pas en détail sur les causes, à savoir la concurrence triplement inéquitable que ces plateformes livrent aux éditeurs audiovisuels :
Mais la conséquence, c'est qu'elles captent et capteront dans les prochaines années l'intégralité de la croissance du marché publicitaire, et même plus, en n'en redistribuant, en l'état, qu'une très faible part.
À l'Arcom, nous avons cherché à anticiper précisément les conséquences pour le financement de la création de ces évolutions, en prenant en compte les derniers éléments disponibles : les perspectives de financement du service public, la mise à jour de notre étude de 2024 sur le marché publicitaire, ainsi que les récents accords et conventions conclus par les différents éditeurs.
La première tendance qui en ressort, c'est que les obligations de financement seront au mieux stables en euros courants d'ici à la fin de la décennie, et plus vraisemblablement en baisse. Une diminution sensible même si l'on prend en compte l'inflation qui repose sur deux explications.
1ere explication, c'est le recul des recettes publicitaires télé qui, après la forte correction de 2025, continueraient de diminuer régulièrement, pour passer de plus de 3 Md€ aujourd'hui à moins de 2,5 Md€ en 2030, selon les projections que nous avons dû revoir à la baisse. Et les perspectives de financement de l'audiovisuel public qui, on l'a vu, ne sont pas meilleures, même si elles restent à confirmer.
L'autre explication, c'est un coup de frein à court et plus encore à moyen terme sur la progression globale du chiffre d'affaires des services de vidéos à la demande, dont la croissance à deux chiffres appartient au passé car elle reposera désormais pour l'essentiel, que sur le prix des abonnements et la publicité, dont les marges sont limitées par la concurrence de YouTube et des réseaux sociaux.
La deuxième tendance, c'est que, malgré ce ralentissement, les services américains de vidéo à la demande représenteront plus de 40 % du total en 2030. Le service très connu, basé à Palo Alto, qui était, en 2025, le premier éditeur privé en matière d'obligations de financement de la création, pourrait finalement devenir le premier financeur tous éditeurs confondus.
Cette tendance n'est pas nouvelle. Mais elle n'est pas sans conséquence : car 1 € investi par Netflix, Prime ou Disney+, c'est très bien ; mais ce n'est pas exactement la même chose que 1 € investi par France Télévisions, TF1 ou Canal+, à plusieurs points de vue :
III - C'est pour cette raison que mon 3ème message ce matin, après d'autres, est un appel pressant à la mobilisation de tous les leviers de l'action publique. Pour préserver notre modèle tout en l'adaptant à ce qui le menace.
Défendre notre modèle, c'est défendre des engagements financiers réalistes et durables pour l'audiovisuel public, qui tiennent certes compte des contraintes budgétaires, et s'accompagnent d'exigences d'efficacité, mais qui soient à la hauteur des missions que le législateur lui a confiées. Et ne jamais renoncer à rappeler, inlassablement, le rôle structurant des investissements du service public.
Défendre notre modèle, c'est aussi se mobiliser avec détermination, dans le cadre de la révision à venir de la directive SMA, pour préserver l'intégration des services de vidéo à la demande, et la capacité des États-membres à définir leur propre niveau d'ambition, notamment en matière d'obligations de financement mais aussi de visibilité des services d'intérêt général (SIG).
Défendre notre modèle, ce sera enfin et surtout assurer, dans tous les domaines, des règles plus équitables, cette réduction des asymétries qu'on attend comme on attend Godot. Cela passe bien sûr par la révision des règles publicitaires applicables aux plateformes de partage de vidéos dans le cadre de la directive SMA, mais aussi par la révision tant attendue des règles du décret relatif à la publicité.
Et je ne parle même pas de l'introduction de nouvelles restrictions sectorielles, toujours inspirées d'objectifs légitimes d'intérêt général. Mais comment espérer atteindre de tels objectifs, en frappant les médias qui financent l'information et la création, tout en épargnant les plateformes qui captent plus de la moitié du marché et de l'attention des consommateurs ?
À force d'assécher l'oasis, il risque de ne rester que le désert.
Et, pour éviter cela, et c'est mon dernier point, il est aussi temps d'être plus offensif et de faire entrer l'exception culturelle dans l'ère de YouTube et des outils d'intelligence artificielle.
Cela implique d'abord de mieux associer les plateformes de partage de vidéos au financement de la création, en commençant sans doute par reconsidérer l'abattement d'assiette dont elles bénéficient, qui n'a plus aujourd'hui sa justification initiale.
Mais il faudra sans doute aller plus loin, en réfléchissant au taux de cette taxe, ou à des outils nouveaux et adaptés au fonctionnement des plateformes et de la plus importante d'entre elles.
Avec le CNC, nous avons d'ailleurs lancé et publierons cet hiver, une étude qui traitera du modèle économique de YouTube et de sa contribution à la création française dans ses différentes dimensions.
Nous devrons ensuite en tirer les conséquences, en gardant à l'esprit que YouTube n'est pas LE problème ; c'est un acteur, dont la contribution à la société est positive dans de très nombreux domaines et qui est aussi un partenaire apprécié de beaucoup d'artistes et de créateurs, et même de certains diffuseurs.
Mais c'est un acteur disruptif, par son effet systémique, pour notre exception culturelle. Et cette disruption appelle des réponses fortes.
L'autre facteur de disruption qui se présente à nous c'est bien entendu l'IA. C'est le défi des années qui viennent, et je dirais même des mois qui viennent, vu la vitesse de diffusion des outils d'IA. Nous ne pouvons pas attendre comme nous l'avons fait par le passé pour commencer à réguler les réseaux sociaux, et je veux saluer celles et ceux qui, comme vous, Laure Darcos ont pris le flambeau.
Nous connaissons l'objectif : ce que nous avons su faire pour le droit d'auteur, le financement de la création et la lutte contre le piratage en ligne, nous devons l'adapter à l'intelligence artificielle.
Finalement, face à ces défis, face à ces déceptions, à ces frustrations, on peut être tenté par le pessimisme. Je pense au contraire que nous devons tous nous efforcer de choisir, pour reprendre la formule bien connue de Gramsci « l'optimisme de la volonté, plutôt que le pessimisme de la raison ».
Malgré tous ces nuages qui s'amoncellent, je voudrais donc être optimiste, car nous avons collectivement des raisons de l'être. Nous avons un écosystème de créateurs, de producteurs et de diffuseurs, une filière unie (cher Rodolphe Belmer), des outils de politique industrielle que beaucoup de pays européens nous envient (cher Gaëtan Bruel) et qu'il nous reste à adapter. Et nous avons des élus au Sénat, à l'assemblée nationale au Parlement européen pour nous y aider.
Le défi n'est pas mince, il est industriel, il est politique, il est européen, il est géopolitique mais il peut être relevé comme il l'a été par le passé et vous trouverez toujours l'Arcom mobilisée à vos côtés.
Je vous remercie.