01/22/2026 | News release | Distributed by Public on 01/22/2026 12:53
Le ruban violet est associé à la lutte contre les violences faites aux femmes.
- Getty images / Nito100
Depuis le début de 2026, le Québec a déjà été le théâtre de quatre féminicides présumés. Cette vague de décès survenus dans un contexte de violence conjugale, qui a déferlé en moins de 20 jours, amène la société à se questionner sur ce qu'elle peut faire pour mieux protéger les femmes. Valérie Roy, professeure à l'École de criminologie et de travail social, est spécialisée dans les interventions auprès de personnes auteures de violence conjugale. Aussi directrice scientifique de l'équipe Violence conjugale au sein du centre Recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences intimes, familiales et structurelles, elle révèle quelques signes précurseurs des féminicides et discute des pistes pour prévenir ces actes de violence.
Les féminicides sont-ils prévisibles?
Oui, ils peuvent l'être à certains égards. Il existe un certain nombre d'études ayant examiné les facteurs de risque des féminicides et il est reconnu que, parmi les facteurs de risque, figurent les antécédents de violence conjugale. Cependant, la violence conjugale ne se limite pas à la violence physique. Par exemple, une étude* rapporte la présence de tactiques de contrôle sans qu'il y ait eu de violences physiques ou sexuelles dans près de 50% des homicides étudiés. La violence psychologique et plus largement le contrôle coercitif, qu'on peut définir comme un schéma global de domination qui crée un climat de peur constant chez les personnes victimes, constitue le grand facteur de risque. D'ailleurs, un projet de loi pour criminaliser le contrôle coercitif a été déposé devant la Chambre des communes en décembre 2025.
Le risque de féminicide augmente d'ailleurs lorsque la personne qui exerce un contrôle coercitif a un sentiment de perte d'emprise sur l'autre, par exemple dans le cas d'une séparation, comme ça semble être le cas dans les récents féminicides survenus à Rougemont et à Québec.
Malheureusement, la violence psychologique et le contrôle coercitif, qui sont des signaux à ne pas négliger, demeurent encore trop banalisés et minimisés.
Que peut-on faire pour prévenir les féminicides?
Il faut d'abord assurer la sécurité des personnes victimes de violence conjugale, et ça ne passe pas par une action précise posée par un seul acteur, mais bien par toute une série d'actions visant à sensibiliser, à éduquer et à prévenir.
D'abord, on ne peut que saluer les campagnes publiques de sensibilisation, qui luttent contre toutes les formes de violence, notamment la violence psychologique et le contrôle coercitif. C'est important de marteler le message que toute forme de violence est inacceptable.
Il y a également des programmes de prévention, comme le programme Espace, qui vise à promouvoir dès l'enfance les relations égalitaires. Toutefois, l'éducation et la sensibilisation ne peuvent se limiter aux jeunes et doivent être présentes à tous les âges de la vie. Ainsi, il est intéressant de signaler un changement législatif qui impose désormais la responsabilité aux employeurs d'assurer la sécurité d'un travailleur ou d'une travailleuse victime de violence conjugale. Depuis la Loi modernisant le régime de santé et de sécurité du travail adoptée en 2021, la violence conjugale est reconnue comme un risque psychosocial du travail. En d'autres mots, l'employeur est maintenant tenu de prendre des mesures lorsqu'il sait ou devrait raisonnablement savoir que le travailleur est exposé à cette violence. Je collabore actuellement à une étude** qui vise à mieux comprendre comment les milieux de travail préviennent la violence conjugale depuis l'entrée en vigueur de la nouvelle disposition législative.
On peut aussi penser aux protocoles de gestion des risques dans les situations à haut risque d'homicides qui existent dans plusieurs régions du Québec. Il s'agit de cellules de crise réunissant différents intervenants (comme les services policiers, les maisons d'hébergement, les organismes pour auteurs de violence conjugale, les centres d'aide aux victimes d'actes criminels, etc.) appelés à se concerter pour évaluer le risque et mettre en place un filet de sécurité pour les personnes victimes.
Je pourrais également mentionner un ensemble d'autres mesures, comme celle du bracelet antirapprochement adoptée en 2022. Mais cette mesure, comme toutes les autres, n'est pas magique ni suffisante en elle-même. La prévention des féminicides est une responsabilité partagée entre différents acteurs mobilisés autour de la sécurité des victimes.
Bref, c'est l'ensemble des mesures mises ensemble qui change la donne, et on ne peut se permettre le luxe d'exclure une mesure.
Valérie Roy est professeure à l'École de criminologie et de travail social et directrice scientifique de l'équipe Violence conjugale au sein du centre Recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences intimes, familiales et structurelles. Elle est spécialiste des interventions auprès de personnes auteures de violence conjugale.
- Yan Doublet
Comment intervenir auprès des personnes auteures de violence conjugale?
La violence conjugale peut être commise par une diversité de personnes. Dans la majorité des cas, ce sont des hommes. Et, selon les données policières, près de 100% des homicides en contexte conjugal sont commis par des hommes envers des femmes, une tendance stable au fil des ans.
Une diversité d'actions peuvent être prises auprès des hommes auteurs de violence conjugale. Depuis 1995, soit depuis l'adoption d'une politique interministérielle en matière de violence conjugale, le gouvernement du Québec s'appuie sur des interventions sociojudiciaires (par exemple, le bracelet antirapprochement dont j'ai déjà parlé) et d'autres psychosociales.
Les interventions psychosociales sont offertes principalement par 32 organismes implantés un peu partout dans la province et membres du réseau À cœur d'homme. Elles visent l'arrêt de la violence et la responsabilisation.
Entre 2021 et 2022, nous avons mené une recherche*** pour comprendre ce qu'implique un travail de responsabilisation. Il s'agit de reconnaître la violence exercée, de prendre conscience des conséquences et de développer l'empathie (volet rétrospectif) ainsi que de choisir la non-violence, de développer et maintenir des relations égalitaires, et de développer et renforcer son autonomie (volet prospectif). Le volet rétrospectif est important pour les victimes qui vivent au quotidien avec les conséquences de la violence, qui souvent perdurent. Le volet prospectif, quant à lui, implique des changements concrets de comportements et pas seulement une intention de changer, ce qui est déterminant si l'on veut prévenir les récidives et les féminicides.
Ce processus est non linéaire. Il demande du temps et implique parfois des retours en arrière. C'est pourquoiles organismes procèdent à une évaluation du risque de façon continue pendant le programme, notamment pour les risques de féminicides.
Si vous pensez vivre ou exercer de la violence, je ne saurais trop insister sur l'importance de demander de l'aide.
Réseau des centres d'aides aux victimes d'actes criminels (CAVAC) (pour les victimes)
À cœur d'homme (pour les personnes qui exercent de la violence)
* Johnson, H., Eriksson, L., Mazerolle, P., & Wortley, R. (2019). Intimate femicide: The role of coercive control. Feminist Criminology, 14(1), 3-23.
** Étude en cours dirigée par Samantha Vila Masse de l'Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail.
*** La responsabilisation des auteurs de violence conjugale: définition et stratégies d'intervention issues des savoirs d'expérience d'intervenantes et intervenants québécois
Propos recueillis par Manon Plante