01/22/2026 | News release | Distributed by Public on 01/22/2026 14:53
De gauche à droite: Jonathan Paquin, directeur de l'ESEI et modérateur de la table ronde, Anessa Kimball, professeure au Département de science politique de l'Université Laval, Fannie Lafontaine, professeure à la Faculté de droit de l'Université Laval, Sylvana Al Baba Douaihy, professeure associée au Centre d'études du religieux contemporain à l'Université de Sherbrooke, et Selma Kasmi, doctorante en études internationales à l'ESEI.
- Yan Doublet
Dans cette nouvelle ère géopolitique qui se dessine, où la puissance prime de plus en plus sur la coopération, qu'advient-il de l'ordre mondial que l'Occident a mis en place après la Deuxième Guerre mondiale? C'est la question qu'ont débattue les quatre panélistes invitées à la récente table ronde organisée par l'École supérieure d'études internationales (ESEI). Sur le thème «Perspectives 2026: sécurité et transformations du nouvel ordre mondial», l'événement tombait à point, comme l'a souligné le directeur de l'ESEI, Jonathan Paquin, également modérateur de cette discussion.
«Tous les jours, on a l'impression que les développements internationaux nous poussent vers un nouvel ordre international qu'on a encore de la difficulté à définir. Certains parlent de désordre international. Mais chose certaine, les États, les organisations, les individus et les entreprises doivent se repositionner devant cette accélération des transformations», a-t-il mentionné, avant de rappeler certaines de ces transformations récentes. Parmi elles figurent la remise en question de la souveraineté des États et le recul du droit international, ainsi que la remise en question du multiculturalisme et des organisations internationales. «On apprenait au début du mois que l'administration américaine va se retirer de 66 organisations ou traités internationaux, dont 31 gérés par les Nations unies», a-t-il ajouté.
«Depuis quelque temps, en tout cas certainement depuis le retour au pouvoir d'une administration nationaliste et populiste à Washington, j'ai l'impression que c'est toute la grammaire des relations internationales qui est chamboulée. Stephen Miller, le chef de cabinet adjoint du président Trump, déclarait il y a quelques jours à propos de la capture de Maduro et de la possible annexion du Groenland, et je le cite dans une traduction libre: "Nous vivons dans un monde où on peut discourir tant qu'on veut des convenances internationales et de tout le reste, mais nous vivons dans un monde réel qui est régi par la force, par la contrainte et par la puissance. Ce sont les lois d'airain du monde"», a indiqué Jonathan Paquin, avant de céder la parole aux quatre expertes invitées.
Pour Fannie Lafontaine, professeure de droit international à l'Université Laval, la crise actuelle n'a rien de nouveau pour les pays du Sud global. «Quand on parle de crise de l'ordre international, on réfère aux principes de droit les plus fondamentaux qui ont été créés après 1945. Mais y a-t-il déjà eu un ordre international qui fonctionne vraiment? D'un point de vue occidental, oui. Mais pour les pays du Sud global, les violations ont toujours été là», a-t-elle remarqué.
Selon elle, il y a toujours eu une application sélective des principes. Lorsque des chefs d'État africains étaient accusés de crimes contre l'humanité au Darfour ou en République démocratique du Congo, les États de l'Occident se réjouissaient de la réussite de la justice internationale pénale. Mais lorsqu'on touche au chef d'un pays puissant, comme Benjamin Nétanyahou, la réaction des mêmes États change radicalement.
Ce qui reste toutefois rassurant, affirme-t-elle, c'est qu'on continue de justifier les violations évidentes, même si c'est cousu de fil blanc comme dans le cas de la capture de Maduro pour narcotrafic. «Ces justifications sont un signe que le droit international existe encore. Mais lorsqu'on viole les règles sans même tenter de le justifier - ce que Donald Trump risque de faire de plus en plus souvent -, là, c'est préoccupant. Et ce qui l'est encore davantage, c'est le fait que les autres chefs d'État ne réagissent pas plus fortement devant des violations évidentes du droit international», conclut Fannie Lafontaine.
Anessa Kimball, professeure de science politique à l'Université Laval et spécialiste des politiques de défense et de sécurité, estime que le Canada n'a pas encore intégré la transformation politique des États-Unis. [NDLR: La table ronde a eu lieu avant le discours de Mark Carney au Forum économique de Davos.]
«Les États-Unis, dit-elle, ne sont plus une démocratie libérale. On ne peut plus penser qu'ils vont respecter les traités et le droit international. Le Canada cherche une coopération, un équilibre des gains, mais notre voisin est dans un jeu de conflits.» Que faire sur le plan de la défense dans un tel contexte? «Tout d'abord, avoir plus de crédibilité. Par exemple, réanalyser l'achat des F-35 pour plaire aux Américains et aux autres alliés fait dire à Donald Trump que nous sommes indécis et, selon sa vision, c'est dangereux un voisin indécis», analyse Anessa Kimball.
Selon Sylvana Al Baba Douaihy, professeure à l'Université de Sherbrooke et spécialiste de la cybersécurité, les changements à l'ordre international sont particulièrement visibles sur le plan des rivalités technologiques. «Le cyberespace est appelé à devenir un espace transnational au cœur de plusieurs conflits», souligne-t-elle. Les puissances se battront pour l'énergie qui alimente la technologie, pour les métaux critiques indispensables à la fabrication des technologies, pour la mainmise sur les logiciels et pour l'information ou la mésinformation qui circulera sur les réseaux. «En fait, le développement des technologies s'apparente de plus en plus à une course à l'armement», précise-t-elle.
«On le voit d'ailleurs dans les actions de Donald Trump sur la scène internationale, qui cherche à répondre et à encercler la Chine dans son avancement technologique, notamment en améliorant l'accès aux matières premières, tout en accroissant le protectionnisme technologique et numérique américain», explique Sylvana Al Baba Douaihy.
Enfin, Selma Kasmi, doctorante en études internationales à l'Université Laval, a analysé la reconfiguration des marchés pétroliers, marquée par des actions unilatérales des États-Unis. La vente ouverte du pétrole vénézuélien, qui court-circuite les autorités du pays, constitue selon elle un précédent depuis la décolonisation. «C'est un colonialisme énergétique assumé, affirme-t-elle. On est en train de revenir à l'avant-création de l'OPEP.»
Elle relie également cette prise de possession du pétrole à des opérations militaires récentes au Nigéria et en Équateur, deux pays membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). «Le 25 décembre, Donald Trump a bombardé des gisements au Nigéria. Or, il y a trois grandes régions pétrolières dans ce pays. Les gisements du delta du Niger et du golfe de Guinée sont exploités par des multinationales américaines et européennes. Or, seule la région exploitée par des Chinois a été la cible des bombardements. Le même jour, la région de Manta, en Équateur, où le principal acteur pétrolier vient de la Chine, a aussi été bombardée.» Avec les menaces contre l'Iran et les événements au Venezuela, on assiste à une tentative de fragilisation de l'OPEP pour prendre le contrôle des ressources stratégiques.
En conclusion, le Canada, comme les autres pays de moyenne économie, devra apprendre à naviguer au milieu de tensions économiques et politiques dominées par les puissances que sont les États-Unis et la Chine. Il est difficile pour les spécialistes de prévoir ce qui arrivera de l'ordre mondial dans ce contexte.