RSF - Reporters sans frontières

03/26/2026 | Press release | Distributed by Public on 03/26/2026 13:37

Géorgie : « Quand ils s’en prennent à quelqu’un comme Mzia, ils espèrent dissuader tous les journalistes de continuer ce métier » - entretien avec Irma Dimitradze

Ces dernières années, la liberté de la presse en Géorgie s'est fortement dégradée, sous l'effet de pressions politiques croissantes, de lois restrictives et d'une multiplication des attaques contre les journalistes. La condamnation en 2025 de la journaliste Mzia Amaghlobeli, fondatrice des médias indépendants Batumelebi et Netgazeti, à l'issue d'un procès largement dénoncé comme inéquitable, est devenue le symbole de ce tournant autoritaire. Reporters sans frontières (RSF) s'est entretenue avec Irma Dimitradze, proche collaboratrice de Mzia Amaghlobeli.

En mars 2026, le gouvernement géorgien a adopté une loi criminalisant toute forme d'aide étrangère non enregistrée auprès des autorités - y compris le soutien non financier. Pour mieux comprendre le déclin rapide de l'environnement médiatique en Géorgie, RSF a interviewé Irma Dimitradze, qui travaille depuis près de dix ans pour Batumelebiet Netgazeti. En tant que journaliste et représentante de Mzia Amaghlobeli, Irma Dimitradze apporte un témoignage de première main sur les pressions qui pèsent sur les médias indépendants : harcèlement judiciaire, asphyxie financière, menaces physiques, campagnes de désinformation… Son récit montre comment cette affaire emblématique s'inscrit dans une stratégie plus large visant à faire taire les voix critiques.

RSF : Irma, vous collaborez à Batumelebi et Netgazeti depuis près de dix ans. Vous connaissez donc très bien le paysage médiatique géorgien. En 2022, la Géorgie occupait la 77ͤ place sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse de RSF. En 2025, elle est tombée à la 114ͤ place. Qu'est-ce qui a le plus radicalement changé ces dernières années selon vous ?

Irma Dimitradze: De mon point de vue, la situation est encore plus grave que ne le reflètent les classements. Les premiers signes sont apparus en 2023, lorsque le gouvernement a présenté ce que nous appelons la « loi russe », une loi sur les agents étrangers inspirée de la législation russe. C'était un signal clair : l'indépendance des médias était directement menacée.

Il existe encore de nombreux médias en ligne indépendants et des médias régionaux solides qui œuvrent dans l'intérêt public. Lorsque le pouvoir s'est éloigné des principes démocratiques pour basculer vers l'autoritarisme, la liberté de la presse est devenue un obstacle qu'il fallait éliminer.

Vous travaillez pour Batumelebi et Netgazeti, fondés par Mzia Amaghlobeli. Pourquoi ces médias sont-ils importants ?

La propagande vise à semer la confusion pour que les gens ne fassent plus confiance à personne. Les petits médias indépendants posent problème précisément parce qu'ils sont crédibles. Ils traitent des difficultés quotidiennes d'enseignants, d'agents d'entretien ou de chauffeurs de bus, confrontés à des salaires bas et des conditions de travail difficiles. Les gens vous connaissent : vous n'êtes pas une figure lointaine à la télévision.

Nous avons publié des articles sur des personnes qui n'auraient peut-être pas survécu sans le soutien suscité par nos reportages. Ces médias sont profondément ancrés dans la communauté. Et c'est pour cela qu'ils nous ont attaqués : parce que nous inspirons confiance et que nous faisons barrage à l'autoritarisme.

L'arrestation de Mzia a suscité une attention internationale. Que représente son cas pour les journalistes en Géorgie ?

C'est l'aboutissement d'une pression croissante sur les médias. Mzia bénéficie d'un très large soutien de la population, car elle est proche des gens, elle a toujours travaillé discrètement et aidé les autres.

Quand le régime s'en prend à quelqu'un d'aussi respecté, cela signifie que les enjeux sont très importants. Ils veulent vraiment faire comprendre qu'ils peuvent viser n'importe qui. Ils espèrent faire fuir tous les journalistes, les intimider, les pousser à abandonner ou à s'exiler.

Quelles autres formes de pression subissent les journalistes aujourd'hui ?

Les autorités ont d'abord adopté des lois pour asphyxier financièrement le journalisme indépendant. Puis sont venues les agressions physiques contre les journalistes, pour intimider. À cela s'ajoutent des campagnes de dénigrement par des trolls et des bots accusant les journalistes d'être des traîtres ou des espions et s'attaquant à leur vie privée.

Tout est fait pour installer un climat de peur et pousser les journalistes à quitter la profession. Les nouveaux venus sont censés être découragés : personne ne veut exercer ce métier dans ces conditions.

Quelle est la situation actuelle de Mzia ? Qu'est-ce qui vous inquiète le plus ?

Il faut rappeler que Mzia n'a pas seulement été emprisonnée illégalement - elle a également été soumise à des traitements inhumains. Après son arrestation, elle a mené une grève de la faim pendant 38 jours, avec de graves conséquences sur sa santé. Elle a perdu l'essentiel de sa vue: dans un œil, elle n'a plus qu'environ 10 % de vision, et dans l'autre, elle ne perçoit plus que la lumière. Ces lésions sont irréversibles. Les médecins tentent de stabiliser son état.

Malgré cela, elle ne semble pas abattue - c'est ce qui me frappe le plus. Lorsqu'elle appelle depuis la prison, elle nous encourage. Elle appelle une fois par semaine ; elle parle généralement avec notre rédactrice en chef et cofondatrice Eter Teradze. Parfois je suis là et nous discutons. Elle pourrait appeler plus souvent, mais elle s'est imposé un horaire strict à respecter pour rendre la prison plus supportable.

Ce qui m'inquiète le plus, c'est qu'elle reste en prison. Techniquement, lorsqu'une personne a purgé la moitié d'une peine courte, l'administration pénitentiaire peut émettre une recommandation de libération anticipée. Mzia est seule dans sa cellule. Elle ne sort pas en promenade, par crainte de provocations qui pourraient aggraver sa situation. Il n'y aurait donc aucune raison de refuser sa libération anticipée. Mais ils l'ont refusée. La prison ne peut offrir de conditions adaptées à son état de santé. La seule chance de préserver ce qu'il lui reste de santé serait sa libération et une prise en charge à l'étranger. Chaque jour passé en prison réduit encore cette possibilité.

Malgré cette situation difficile, qu'est-ce qui vous donne de l'espoir pour l'avenir du journalisme en Géorgie ?

Pendant de nombreuses années, il était difficile de collaborer avec d'autres médias. Mais après l'arrestation de Mzia, tout a changé. Des journalistes qui envisageaient de quitter le pays ou la profession ont décidé de rester. Sa résistance et sa résilience créent un sentiment de responsabilité. Ainsi, ce qui devait diviser la communauté médiatique les a finalement unis.

La situation reste hostile. Je ne sais pas comment nous allons survivre, je ne sais pas combien de temps je resterai libre. Mais j'ai choisi de continuer à vivre normalement, sans céder à la peur. Car plus nous cédons de terrain, plus ils en occupent. Aujourd'hui, ils introduisent cette loi destinée à combler toutes les lacunes, à supprimer tout espace de respiration possible pour le pays. Pourtant, la Géorgie compte encore des journalistes extrêmement courageux, qui continuent de s'exprimer, au péril de leur vie.

Interview réalisée par Alena Struzh, chargée de communication pour la section allemande de RSF

Le paysage médiatique géorgien continue de se fragiliser, sous l'effet de pressions politiques, de lois restrictives et de difficultés de financement. Plus de 600 violations de la liberté de la presseont été recensées entre octobre 2024 et novembre 2025. La Géorgie a chuté de 37 places en seulement deux ans dans le Classement mondial de la liberté de la presse de RSF, se classant 114e sur 180 pays et territoires.

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Publié le26.03.2026

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