10/14/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/15/2026 07:16
Forêts minées ou occupées, incendies massifs, écosystèmes détruits… En Ukraine, depuis l'invasion russe à grande échelle en 2022, les sujets traités par les journalistes environnementaux ont radicalement changé. De Lviv à Mykolaïv, en passant par Kyiv, des professionnels des médias documentent désormais les conséquences environnementales de la guerre, contournant l'accès au terrain limité avec les combats. Reporters sans frontières (RSF) s'est entretenue avec plusieurs d'entre eux.
"Avant l'invasion russe à grande échelle, j'écrivais sur les conséquences environnementales de l'introduction de la culture de riz en Ukraine", se souvient la journaliste Mariana Verbovska, spécialisée depuis plus de 20 ans dans les questions environnementales. Mais depuis février 2022, ses sujets portent les stigmates de la guerre, entre la mer Noire polluée et les forêts détruites.
Au début de l'invasion, elle s'était d'abord interrogée : "Est-ce que les gens se préoccupent de l'environnement en temps de guerre ?" Son hésitation fut de courte durée. En 2023, alors qu'elle était plongée dans le noir à Lviv, dans l'ouest du pays, avec les frappes massives russes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes, un reporter en Allemagne lui demande d'écrire sur la mort des dauphins en mer Noire en raison de la guerre. Au départ, le sujet lui paraît "déplacé" par rapport à ce qu'endure la population. Puis, elle réalise que si elle ne l'écrit pas, personne ne le fera. Elle enquête donc pour le média d'investigation local de Lviv, NGL.media.
"Alors que des pans entiers du territoire ukrainien sont devenus inaccessibles avec les combats et l'occupation russe, les journalistes environnementaux couvrent les conséquences écologiques de la guerre. Leur travail est essentiel : il informe le public aujourd'hui et contribue à établir l'ampleur des destructions. Pour poursuivre leur mission d'intérêt général, ces médias doivent être soutenus financièrement.
Enquêter depuis le ciel
Fin 2025, les conséquences environnementales causées par la guerre russe en Ukraine auraient atteint les 43 milliards de dollars (environ 38 milliards d'euros), selon une étude ukrainienne réalisée par un collectif indépendant d'experts, l'Initiative pour la comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre liées à la guerre, préparée avec le soutien de l'organisation environnementale ukrainienne Ekodia. L'une des coordinatrices de l'organisation non gouvernementale, Anna Koriahina, estime que "la place accordée aux effets environnementaux de la guerre a considérablement augmenté dans les médias", même si ces sujets restent dans l'ensemble "sous traités" par les rédactions.
L'une des raisons est que l'accès à l'information est "difficile", rappelle Anna Koriahina. Près de 20 % du pays est de fait occupé par la Russie. Le long de la ligne de front est inaccessible en raison des combats, des mines et du risque des drones, et les territoires occupés sont fermés aux journalistes indépendants, qui sont systématiquement arrêtés par Moscou. À cela, s'ajoutent parfois les restrictions d'information des autorités ukrainiennes "pour des impératifs de sécurité".
Face à ces obstacles, des reporters enquêtent depuis le ciel. Les images satellites sont devenues un outil central. Mariana Verbovska a par exemple eu recours aux images satellitaires du programme européen Copernicus lorsqu'elle a voulu vérifier une affirmation du ministère ukrainien chargé de l'Environnement selon laquelle 30 % des forêts du pays étaient occupées ou détruites. Impossible d'aller mesurer les dégâts sur place : "Il y a énormément de mines, peu de gens peuvent y accéder". Elle écrit alors aux entreprises états-uniennes spécialisées dans l'imagerie satellite Maxar et Planet Labs. Avec un datajournaliste, elle obtient l'accès à leurs données pour enquêter. Résultat, le chiffre de 30 % est surestimé. "C'est justement notre travail de vérifier ces affirmations", rappelle la reporter.
Documenter les crimes environnementaux
À Kyiv, la journaliste environnementale Viktoriia Hubareva, qui travaille pour le média de solution Rubryka, utilise aussi les images du programme européen Copernicus pour documenter les destructions d'écosystèmes, en particulier estimer les surfaces brûlées. "Nos publications peuvent servir à l'avenir de preuves des crimes russes contre l'environnement, dans un objectif de réparations économiques de la Russie", explique-t-elle. Son travail peut notamment alimenter des enquêtes judiciaires ouvertes pour "écocide", notion qui a été inscrite dans la législation ukrainienne dès 2001, mais encore peu appliquée.
Leur travail permet de garder la mémoire des lieux inaccessibles. "Les personnes qui ont connu ces endroits se demandent ce qu'elles vont voir quand elles pourront revenir", raconte Viktoriia Hubareva. Avec des scientifiques, elle a par exemple documenté les incendies sur la presqu'île de Dzharlylhach, au sud-est de Kherson. "Nous avons été les premiers à les documenter. Personne n'était encore au courant."
Les sujets se multiplient dans le pays. À Mykolaïv, ville du sud-est, à environ 70 kilomètres du front, une journaliste qui travaille pour le média local NikVesti, Yuliia Boichenko, a commencé à couvrir les sujets environnementaux au moment de l'invasion à grande échelle. Là-bas, les conséquences environnementales de la guerre se sont manifestées en touchant une ressource essentielle : l'eau. Après une frappe russe en 2022 sur la conduite alimentant la ville depuis le fleuve Dnipro, Mykolaïv et ses quelque 500 000 habitants sont privés d'approvisionnement. Le recours à l'eau d'une autre rivière de la région pouvant présenter des risques sanitaires est devenu pour elle un sujet au long cours.
Une empreinte bien au-delà de la guerre
Ces articles intéressent les lecteurs parce que "l'environnement affecte leur avenir". "C'est nous qui allons devoir y vivre", souligne Yuliia Boichenko. "Malgré la menace existentielle qui pèse sur nous, nous vivons dans un pays où les gens veulent améliorer leur environnement immédiat", ajoute Viktoriia Hubareva.
Or, de nombreux effets de la guerre sur l'environnement restent à mesurer. Mariana Verbovska cite notamment les kilomètres de fibre optique déroulés sur les régions proches du front par les drones russes comme ukrainiens qui s'accumulent sur les sols. "Il ne s'agit pas de dire si nous devons les utiliser ou non, nous sommes contraints par un cadre militaire", précise-t-elle. Leur coût environnemental reste inconnu bien que les sols ukrainiens subissent déjà les traces de leur passage.