05/20/2026 | Press release | Distributed by Public on 05/21/2026 09:22
Ces dernières années, les experts des Balkans et de l'Union européenne (UE) spécialisés dans les ingérences étrangères s'inquiètent de plus en plus de l'influence de la Chine dans l'espace informationnel albanais. Dans le cadre du projet Propaganda Monitor, Reporters sans frontières (RSF) s'est entretenu sur l'impact de Pékin dans le débat public et sur la démocratie dans le pays avec Blerjana Bino, directrice exécutive du Center for Science and Innovation for Development (SCiDEV), un think tank basé à Tirana, la capitale, qui œuvre au renforcement de la démocratie et de l'écosystème informationnel en Albanie.
Des injections de récits politiques dans des contenus lifestyle taïwanais à l'envoi de journalistes grenadiens en voyages gratuits en Chine, le Parti communiste chinois (PCC) déploie ses efforts pour diffuser son narratif à travers le monde. Selon un rapport de 2023 du SCiDEV et du réseau d'organisations non-gouvernementales locales Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) en Albanie, 84 % des articles en albanais publiés par le média d'État China Radio International relèvent de sept thématiques principales : économie, culture albanaise, actualité internationale, actualité nationale albanaise, géopolitique, technologie, et politique et société en Chine. Le rapport montre comment ces contenus intègrent subtilement le récit politique de Pékin dans des thématiques proches des préoccupations du public albanais. Découvrez l'entretien exclusif de Blerjana Bino avec RSF sur les raisons pour lesquelles le paysage médiatique albanais est particulièrement exposé à l'influence chinoise.
Blerjana Bino (BB) : Pendant longtemps, l'Albanie était considérée comme relativement immunisée contre les ingérences étrangères dans l'espace informationnel, notamment par rapport à des pays comme la Serbie ou le Monténégro. Mais cette perception a évolué. En 2020, le Parlement européen a publié une étude sur la désinformation dans les Balkans occidentaux, dont l'Albanie, montrant que cette hypothèse n'était plus valable. Cela a conduit à un suivi plus systématique de la situation, notamment lors de deux moments clés : la pandémie de Covid-19 et l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine en 2022. Parallèlement, l'Union européenne (UE) cherchait des données indépendantes sur les possibles opérations de désinformation menées par des acteurs comme la Russie, la Chine ou l'Iran en Albanie. Ces discussions ont été le point de départ du projet, développé avec notre partenaire le Balkan Investigative Reporting Network (BIRN), dans le cadre d'une initiative financée par l'UE visant à surveiller et sensibiliser aux manipulations de l'information.
BB : L'écosystème médiatique albanais présente des vulnérabilités structurelles qui le rendent sensible aux manipulations étrangères. Mais il ne s'agit pas uniquement d'ingérences extérieures : les dynamiques internes jouent aussi un rôle central.
Il s'agit d'un marché des médias très restreint, avec une forte concentration de la propriété et des liens étroits entre intérêts économiques, médias, acteurs politiques et autres groupes de pouvoir. Des influences de réseaux criminels ont même été évoquées. À cela s'ajoutent des problèmes persistants d'intégrité des médias, notamment des standards professionnels faibles et une indépendance éditoriale limitée. Ainsi, même sans intention de désinformation, celle-ci peut se diffuser faute de pratiques journalistiques solides.
Un autre facteur clé est le modèle économique. De nombreux médias fonctionnent principalement comme des outils au service des intérêts privés de leurs propriétaires, notamment dans des secteurs fortement régulés comme les infrastructures, le tourisme, la santé ou l'éducation, où les revenus dépendent souvent de marchés publics, de publicités, d'appels d'offres ou de financements indirects de l'État.
Enfin, la pression à produire des contenus à fort potentiel d'engagement - du type "clickbait" (titre racoleur) ou "rage-bait" (contenu à indignation) - s'est accentuée avec les logiques des plateformes numériques. Nos observations montrent que de nombreux récits de désinformation, y compris pro-Kremlin, s'inscrivent dans ces incitations économiques. En revanche, concernant la Chine, on observe une dynamique légèrement différente, davantage liée à des stratégies intentionnelles que purement structurelles.
BB : C'est là un point central que nous avons mis en évidence. Quand il s'agit de la Chine, on n'est pas face à des campagnes de désinformation classiques dans le sens traditionnel du terme, mais plutôt à des formes de diplomatie publique et de propagande. Ce qui ressort de nos observations, c'est une volonté constante de projeter une image positive de la Chine à travers un cadrage subtil.
En matière de présence médiatique, l'un des principaux instruments est le média d'État China Radio International, qui diffuse en albanais. Une grande partie de ses contenus porte sur les évolutions quotidiennes en Albanie, souvent en s'appuyant sur des sources comme l'Agence télégraphique albanaise (ATA), les médias publics ou d'autres médias locaux, ainsi que sur des contenus relatifs à la Chine et aux affaires internationales vues depuis Pékin. Parallèlement, l'agence Xinhua est également présente, bien qu'elle publie principalement en anglais et seulement occasionnellement en albanais. En outre, certains portails médiatiques locaux présentent une ligne éditoriale qui tend à s'aligner avec des narratifs chinois. Leur couverture quotidienne reste centrée sur l'Albanie, mais sur les sujets internationaux, le cadrage reflète souvent une position plus favorable à la Chine.
Il y a quelques années, un accord de coopération officiel a été conclu avec la télévision publique albanaise pour diffuser des documentaires sur les relations sino-albanaises, couvrant les liens historiques, économiques et culturels. Cet accord avait suscité des critiques à l'époque, certains estimant qu'il transformait le service public audiovisuel en vecteur de propagande chinoise. À ma connaissance, cet accord est toujours en vigueur, et ces documentaires continuent d'être diffusés périodiquement.
Une autre dimension importante est celle de la diplomatie académique et culturelle. L'Institut Confucius de l'Université de Tirana en est un exemple bien connu. Il fonctionne principalement comme centre éducatif et culturel, mais constitue également un instrument de soft power. Au-delà de cet institut, des efforts récents ont été observés au niveau institutionnel. Par exemple, l'Université de Tirana a organisé une visite d'étude officielle en Chine visant à renforcer la coopération académique. Des universités privées développent également des coopérations dans ce sens.
Sur le plan économique, l'Albanie se distingue de pays comme la Serbie ou le Monténégro. Elle ne fait pas partie de l'initiative des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), et la relation repose principalement sur le commerce, avec un déséquilibre important. Cela dit, certains signaux politiques implicites récents peuvent être observés. Des déclarations et gestes publics du Premier ministre Edi Rama suggèrent une ouverture plus visible vers un engagement avec la Chine. Cela peut également servir de rappel subtil aux partenaires occidentaux que l'Albanie dispose d'autres options diplomatiques et économiques, même si son orientation stratégique reste l'adhésion à l'UE et la coopération transatlantique. Par exemple, récemment, le Premier ministre a invité un représentant de l'ambassade de Chine ainsi que trois étudiants chinois sur son podcast personnel pour promouvoir la traduction albanaise de The New China Playbook [NDLR : de Keyu Jin, paru en 2023]. L'événement a suscité une forte attention médiatique, notamment parce qu'il s'agissait du Premier ministre lui-même en train de promouvoir cet ouvrage. Il a même présenté ces invités comme les représentants d'une "nouvelle Chine", en lien avec ce qu'il a décrit comme une nouvelle phase des relations Albanie-Chine. Dans l'ensemble, il s'agit donc des principales manières dont la Chine interagit avec - et parfois exploite - les caractéristiques structurelles de l'écosystème informationnel albanais.
BB : Je pense qu'il s'agit d'une stratégie hautement intentionnelle et importante dans le cadre de la politique étrangère et de la diplomatie publique chinoise. En matière de diplomatie culturelle et de communication publique, l'intention stratégique est claire et constante. Les récits sont encadrés par le système parti-État et promeuvent systématiquement le modèle de gouvernance chinois ainsi que son rôle dans le monde sous un jour positif. Cela dit, l'intensité varie selon les pays. En Serbie par exemple, la présence est plus marquée, en raison notamment de liens économiques plus profonds et d'un positionnement géopolitique différent. L'Albanie, en revanche, est clairement orientée vers l'intégration européenne et les États-Unis, ce qui structure l'espace d'action de la Chine. De manière générale, la Chine n'intervient pas sur des sujets domestiques sensibles en Albanie de façon à créer des divisions ou à fragiliser la cohésion sociale. Le point essentiel à souligner est que, même si la stratégie est clairement intentionnelle et coordonnée au niveau global, sa mise en œuvre est très calibrée. Elle reste subtile plutôt que frontale. La Chine ne se positionne pas contre l'objectif stratégique d'adhésion à l'UE de l'Albanie, et aucune campagne de désinformation à grande échelle n'a été observée, contrairement à d'autres acteurs. Les récits dominants présentent plutôt la Chine comme un modèle de développement réussi, un partenaire global fiable - souvent perçu comme mal compris par l'Occident - et comme un acteur proposant des coopérations "gagnant-gagnant" sans conditionnalité politique. Cela est souvent mis en contraste implicite avec le modèle de l'UE, qui implique des exigences plus strictes en matière de démocratie, de droits humains et de gouvernance.
BB : Je pense qu'à long terme, ce type d'exposition peut contribuer à normaliser progressivement le modèle politique chinois comme une alternative légitime. Cela s'inscrit dans un contexte plus large de désillusion vis-à-vis du processus de transition, où de nombreux citoyens estiment que les attentes en matière de consolidation démocratique n'ont pas été pleinement satisfaites - ou pas aussi rapidement qu'espéré. Il en résulte un sentiment de frustration et une défiance envers les institutions publiques, les élections et même les médias. Dans un tel environnement, l'exposition prolongée à ces récits plus subtils sur un modèle alternatif peut progressivement influencer les perceptions. Le processus n'est pas direct ni conflictuel ; il opère de manière graduelle, en présentant le système chinois comme efficace, stable et performant. Avec le temps, cela peut alimenter l'idée qu'un modèle de parti-État constitue une option viable.
Ce sujet est particulièrement sensible en Albanie, compte tenu de son expérience historique du communisme. Par ailleurs, le pays n'a pas entièrement mené un travail de confrontation avec ce passé, que ce soit en termes de responsabilité ou de débat public. Dans certains cas, on observe même des tentatives partielles de réhabilitation ou de romantisation de certaines périodes.
Il existe également un impact sur la manière dont les standards et valeurs démocratiques sont compris. Le processus d'adhésion à l'UE ne concerne pas seulement l'adoption de lois, mais aussi l'ancrage de valeurs fondamentales comme les droits humains, l'état de droit, la liberté d'expression et la redevabilité. Ces notions ne sont pas encadrées de la même manière dans le modèle chinois. Enfin, il existe une dimension technologique, avec l'émergence de modèles différents de gouvernance numérique, notamment en matière d'intelligence artificielle. L'UE met l'accent sur l'éthique, les droits et les garanties, tandis que le modèle chinois fonctionne différemment. À long terme, l'exposition à ces récits alternatifs peut donc influencer subtilement la manière dont ces valeurs sont perçues et hiérarchisées.