06/10/2026 | Press release | Distributed by Public on 06/10/2026 23:07
Reporters sans frontières (RSF) salue la décision rendue ce 10 juin par la cour d'assises de Rennes dans le procès de la tentative d'assassinat du blogueur azerbaïdjanais Mahammad Mirzali. En prononçant des peines allant jusqu'à 30 ans de prison, la justice française adresse un message clair : la répression transnationale menée par des régimes autoritaires sur le territoire européen ne restera pas impunie.
"Une volonté d'ôter la vie, mais également de semer la terreur et l'effroi parmi les opposants au régime." En une phrase, la cour d'assises de Rennes a posé un constat d'une rare gravité, soulignant la portée politique de la tentative d'assassinat visant Mahammad Mirzali. "En condamnant les auteurs de cette attaque à des peines allant jusqu'à trente ans de prison, elle dénonce clairement un terrorisme d'État commis sur le sol français", estime l'un des avocats du blogueur azerbaïdjanais réfugié en France, Henri Carpentier.
Sous protection policière en France depuis 2021 après avoir survécu à une attaque au couteau à Nantes à l'ouest de la France, le blogueur Mahammad Mirzali est devenu l'une des cibles les plus emblématiques de la répression exercée par le régime azerbaïdjanais au-delà de ses frontières. Le procès qui s'est tenu à Rennes, sous très haute sécurité en raison de la dangerosité des accusés et de leurs liens présumés avec des réseaux criminels, traite de l'un des dossiers les plus importants de répression transnationale jamais jugés en France. Cette analyse a d'ailleurs été largement reprise par l'avocat général dans son réquisitoire, qui a établi un lien entre l'attaque et un système de répression dépassant largement le cadre d'un règlement de comptes criminel.
Ce procès constitue l'aboutissement d'un long processus judiciaire engagé après une première condamnation, en juillet 2025, de Khayyam Hagverdiyev à dix ans de prison pour sa participation à l'une des tentatives d'assassinat perpetrées contre Mahammad Mirzali. Dans le cadre de cette décision, la justice française avait déjà reconnu l'existence d'un mobile directement lié aux activités journalistiques et aux prises de position publiques du blogueur.
"Ce jugement est un avertissement clair adressé à tous ceux qui pensent pouvoir poursuivre, intimider ou faire taire des journalistes exilés sur le territoire européen. Il rappelle que la justice française est capable de répondre avec fermeté à la violence de la répression transnationale et qu'aucun État ne peut étendre sa souveraineté répressive au-delà de ses frontières. Cette condamnation doit aussi marquer un tournant pour l'Union européenne dans son ensemble. La répression transnationale n'est plus un phénomène marginal mais une menace directe pour la sécurité des journalistes et pour l'état de droit. Une réponse ferme et coordonnée au niveau européen est indispensable pour empêcher que de telles opérations se reproduisent.
Un cas emblématique de répression transnationale
La répression transnationale désigne les pratiques par lesquelles un État cherche à menacer, surveiller, intimider, poursuivre ou attaquer des journalistes, opposants ou militants qui se sont réfugiés à l'étranger, afin de les réduire au silence. RSF documente depuis plusieurs années l'essor de ce phénomène à l'échelle mondiale. L'Azerbaïdjan figure parmi les États qui y recourent le plus fréquemment, aux côtés de la Russie, du Bélarus, de l'Iran ou encore de la Chine.
Le cas de Mahammad Mirzali illustre de manière particulièrement brutale ces pratiques. Depuis son exil en France, le blogueur, critique du président Ilham Aliyev et de son entourage, a été visé par des menaces répétées, des campagnes d'intimidation, plusieurs tentatives d'assassinat, des poursuites judiciaires engagées contre lui en France et en Azerbaïdjan, ainsi que des pressions exercées contre ses proches. RSF a notamment documenté des menaces adressées à sa famille, une campagne de chantage fondée sur la diffusion d'une vidéo intime de sa sœur, ainsi que la poursuite des intimidations après l'attaque au couteau de mars 2021.
Interrogé sur cette affaire lors d'un entretien accordé à France 24 en septembre 2021, dont des extraits ont été diffusés à l'audience, Ilham Aliyev avait nié toute implication de son gouvernement dans la tentative d'assassinat visant Mahammad Mirzali ainsi que dans le harcèlement d'autres opposants exilés. Il avait également accusé RSF d'adopter une position "partiale" et une approche "très injuste" à l'égard de l'Azerbaïdjan.
Malgré l'arrestation d'une partie du commando, les pressions ne se sont jamais interrompues. Au cours de l'enquête, Mahammad Mirzali a également signalé trois tentatives destinées à le convaincre de retirer sa plainte contre une somme pouvant atteindre un million d'euros. Selon ses déclarations et ses enregistrements des appels téléphoniques évoqués lors du procès, ces offres étaient accompagnées de menaces explicites de mort en cas de refus.
Les temps forts d'un procès hors norme avec l'audition de RSF
Le 2 juin, Mahammad Mirzali a livré pendant plusieurs heures un témoignage éprouvant retraçant les circonstances de l'attaque au couteau dont il a été victime à Nantes en mars 2021. Face aux tentatives de la défense de présenter les faits comme un simple "avertissement", il a rappelé la violence de l'agression, le contexte de menaces qui l'avait précédée et les conséquences psychologiques durables qu'elle continue de produire aujourd'hui. Les interrogations de la défense sur de prétendues insultes qu'il aurait adressées au principal accusé, Emin Gasimov, ont particulièrement choqué Me Henri Carpentier. "On ne peut pas suggérer qu'un journaliste ou un opposant a 'cherché' ce qui lui arrive en raison de ses propos. C'est exactement le même raisonnement que celui utilisé après l'assassinat de Jamal Khashoggi ou après les attentats contre Charlie Hebdo : la seule chose que représente Mahammad Mirzali dans cette affaire, ce sont les informations qu'il diffuse et les critiques qu'il porte contre le régime."
Au cours de cette même audience, Jeanne Cavelier pour RSF et Laurent Richard, fondateur de Forbidden Stories, une organisation qui poursuit les enquêtes de journalistes menacés, emprisonnés ou assassinés, sont venus éclairer la cour sur le contexte de répression visant les journalistes critiques du régime azerbaïdjanais, ainsi que sur les mécanismes de répression transnationale déployés contre les exilés. Le 9 juin, les réquisitions de l'avocat général ont marqué un tournant majeur du procès. Celui-ci a explicitement relié l'agression à une logique de répression d'État et requis des peines allant jusqu'à trente ans de réclusion criminelle contre Emin Gasimov.
Le procès a également été marqué par plusieurs échanges tendus entre les accusés après les réquisitions de l'avocat général. Selon des informations recueillies par RSF, certains ne s'attendaient manifestement pas à des peines d'une telle sévérité.
Éprouvé par plusieurs années de menaces et trois tentatives d'assassinat, Mahammad Mirzali n'a pas assisté aux plaidoiries de la défense. Toujours placé sous protection rapprochée, il continue de vivre avec les conséquences psychologiques de cette campagne de violence.
Des liens troublants avec le pouvoir
Le procès a également mis en lumière plusieurs éléments concernant les réseaux entourant certains accusés. Des écoutes judiciaires consultées par RSF montrent notamment qu'Emin Gasimov s'inquiétait des questions susceptibles de lui être posées au sujet de la compagnie pétrolière nationale azerbaïdjanaise SOCAR, pilier économique stratégique de l'État azerbaïdjanais. Dans ces conversations, il évoque également un certain "Anar", que Mahammad Mirzali identifie comme l'homme d'affaires Anar Alizade, évoluant dans des secteurs clés liés à l'État.
Au-delà des responsabilités individuelles, ces éléments renforcent les interrogations sur les réseaux ayant pu soutenir ou encourager cette opération. Ils s'ajoutent à d'autres éléments apparus au cours l'instruction, qui continuent d'alimenter les interrogations sur les soutiens dont a pu bénéficier cette opération.
Une décision observée avec attention à Bakou
Alors que les autorités azerbaïdjanaises sont restées remarquablement discrètes pendant toute la durée du procès, plusieurs figures proches du pouvoir, dont le député Elman Nasirov, se sont livrées à des attaques publiques contre Mahammad Mirzali. La presse progouvernementale s'est également emparée du dossier : le 5 juin, Milli.az a publié un long article dénonçant le procès et prenant violemment pour cible la France et le blogueur exilé. Ces réactions contrastent avec la réserve observée par les autorités et illustrent la sensibilité particulière de cette affaire en Azerbaïdjan.
Cette séquence intervient alors que le régime a encore renforcé sa répression contre les médias indépendants. Les réquisitions formulées le 8 juin dans l'affaire Toplum TV, où des peines allant jusqu'à seize ans de prison ont été demandées contre des journalistes et travailleurs des médias, témoignent d'un durcissement sans précédent de la politique menée contre la presse critique.