RSF - Reporters sans frontières

10/05/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/05/2026 13:55

Ouganda : après les pressions sur les médias et la répression des journalistes, les autorités s'en prennent désormais au financement de la presse

Une loi censée protéger la souveraineté de l'Ouganda pourrait servir à étouffer les médias indépendants ougandais recevant des financements internationaux. Reporters sans frontières (RSF) alerte sur les dispositions de ce texte promulgué en mai et appelle les autorités ougandaises à le réviser afin d'éviter qu'il soit utilisé pour restreindre la liberté de la presse.

En Ouganda, la nouvelle loi sur la protection de la souveraineté inquiète sérieusement les journalistes. Adoptée par le Parlement et promulguée le 17 mai 2026 par le président Yoweri Museveni, cette loi (Protection of Sovereignty Act) vise officiellement à lutter contre l'ingérence étrangère. Elle crée, entre autres, la notion d'"agent d'un étranger" (agent of a foreigner). La définition de cette catégorie inclut toute personne agissant sur ordre, à la demande, sous la direction ou sous le contrôle d'un acteur étranger, ou dont les activités sont directement ou indirectement dirigées, financées ou subventionnées par un étranger, notamment lorsqu'elles sont considérées comme visant à influencer les politiques publiques ou à s'opposer à une politique gouvernementale.

Cette définition, dangereusement large, pourrait s'appliquer à des journalistes ou à des médias bénéficiant de financements, de collaborations éditoriales ou de formations provenant de l'étranger. Si plusieurs secteurs, notamment les institutions académiques, de recherche et de santé, sont explicitement exemptés, aucune protection similaire n'est prévue pour les médias indépendants. Ils s'exposent ainsi à des peines pouvant atteindre dix ans de prison et une amende d'un milliard de shillings ougandais (plus de 220 000 euros) pour les individus, et jusqu'au double pour les personnes morales. Un média recevant du soutien financier étranger pour un quelconque projet éditorial ou professionnel (formations, consortium avec des médias internationaux...) et qui enquêterait en outre sur une réforme contestée, ou publierait une analyse critique de l'action publique, pourrait ainsi tomber sous le coup de cette loi.

Fin juillet, le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, avait dénoncé cette la loi, estimant que les autorités ougandaises créaient "un climat de peur qui alimente l'autocensure, étouffe le débat public et accentue la polarisation".

"Protéger la souveraineté d'un pays ne peut servir de prétexte pour fragiliser celles et ceux qui informent. En soumettant les médias recevant des financements internationaux à des obligations et des sanctions pénales disproportionnées, cette loi anti-ingérence risque d'alimenter l'autocensure et d'assécher des ressources indispensables au journalisme indépendant. Dans un pays où la presse subit déjà de fortes pressions, les autorités doivent garantir que ce texte ne devienne pas une arme contre le pluralisme et le droit du public à l'information. Nous appelons à sa révision.

Jeanne Lagarde
Responsable plaidoyer du bureau Afrique subsaharienne de RSF

Des infractions qui peuvent viser le journalisme critique

L'article 10 de la loi sur la protection de la souveraineté interdit aux "agents d'un étranger" de solliciter une aide extérieure pour organiser une réunion visant à promouvoir une politique étrangère non adoptée par le gouvernement : une formulation susceptible de viser des rencontres professionnelles sur des thèmes jugés sensibles comme la couverture des droits des minorités, dans un pays où les minorités sexuelles et de genre sont réprimées. L'article 11 interdit toute "influence" d'un agent étranger sur la volonté des électeurs. Il pourrait ainsi dissuader tout débat sur les opérations électorales et le fact-checking des déclarations des candidats, lorsque le journaliste ou le média reçoit un financement de l'extérieur.

La loi instaure également un important dispositif de contrôle des organisations considérées comme des "agents d'un étranger" : obligation d'enregistrement auprès d'un organe placé sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, déclaration de certaines aides étrangères et possibilité pour les institutions financières de bloquer les transferts destinés à des agents non enregistrés. Ce dispositif pourrait ainsi empêcher un média de recevoir des financements étrangers.

D'autres dispositions du texte soulèvent également des inquiétudes. L'article 13 par exemple, qui définit le "sabotage économique", punit deux comportements distincts : le fait de publier "sciemment" des informations "fausses" qui provoquent une perturbation, une insécurité ou une instabilité économique ; ou le fait de "participer à tout acte ou activité perturbateurs qui affaiblit, sape ou porte atteinte au système économique ou à la viabilité du pays" qui provoque les mêmes effets. En pratique, un journaliste qui publie une information exacte ou une analyse factuelle peu flatteuse sur l'économie, les finances publiques, la corruption ou les investissements, pourrait être qualifié d'auteur d'un "acte perturbateur", dès lors que les autorités estiment qu'elle nuit à l'économie. En outre, rien dans la loi ne précise qui décide du caractère faux d'une information, laissant la possibilité aux autorités de qualifier de fausse une information exacte mais gênante.

Un contexte déjà répressif

Ces risques s'ajoutent à un contexte déjà répressif dans le pays. Le 10 septembre dernier, le journaliste Eria Jjengo a quitté dans la soirée les locaux de sa rédaction, Baba TV, dans le quartier Ntinda de la capitale Kampala, pour aller chercher à manger. Il n'est plus jamais revenu et est porté disparu depuis. Fin juin, le général Muhoozi Kainerugaba, chef d'état-major des armées et fils du président Museveni, avait ordonné un raid de militaires au siège du principal groupe de médias du pays, Nation Media Group Ouganda, pour contraindre ses différentes branches à cesser leurs programmes. Sur le plan légal, la diffamation criminelle prévue par le Code pénal et la loi sur l'utilisation abusive de l'informatique (Computer misuse (Amendment) Act) ont été utilisées pour sanctionner la presse critique, avant d'être annulés en mars par la Cour constitutionnelle.

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Publié le 05.10.2026
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