RSF - Reporters sans frontières

02/27/2026 | Press release | Distributed by Public on 02/27/2026 09:42

Disparus le 7 octobre 2023 à Gaza : qu’est-il arrivé aux journalistes Nidal al-Wahidi et Haytham Abdel Wahed

Partis à la frontière nord de la bande de Gaza pour couvrir les attaques du Hamas et la riposte israélienne, les deux reporters n'en sont jamais revenus. Le correspondant de la chaîne Asharq Business Nidal al-Wahidi et le photojournaliste de la société de production Ain Media Haytham Abdel Wahed ont-ils été tués en reportage le 7 octobre 2023 ? Ont-ils été arrêtés puis exécutés ? Les autorités israéliennes affirment ne pas les détenir. Reporters sans frontières (RSF) a retracé leurs derniers signes de vie et exige des réponses de l'armée israélienne.

À l'aube du 7 octobre 2023, il est 6 h 29 lorsque le grondement d'un barrage de roquettes réveille les habitants de la bande de Gaza. Parmi eux, des dizaines de journalistes s'apprêtent à couvrir un nouveau conflit avec Israël - le dernier remonte à mai 2021. Quelques instants plus tard, plusieurs centaines de combattants des brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, percent la frontière en des dizaines d'endroits.

Depuis Gaza, les professionnels de l'information les plus chevronnés peinent à suivre l'offensive en cours dans les airs, au sol et en mer. Nombre d'entre eux n'hésitent pas à se rendre au plus près des attaques, comme Nidal al-Wahidiet Haytham Abdel Wahed, sans mesurer les dangers encourus alors que la riposte israélienne n'a pas encore débuté.

Les deux caméramen sont âgés de 32 et 25 ans. Le premier exerce comme correspondant à Gaza de la chaîne saoudienne Asharq Business et du média An-Najah News, rattaché à l'université An-Najah de Naplouse, en Cisjordanie occupée. Le second travaille pour la société de production gazaouie Ain Media, dont le cofondateur, Roshdi Sarraj, sera tué par l'armée israélienne deux semaines plus tard.

L'offensive du Hamas a commencé depuis moins d'une heure lorsque Haytham Abdel Wahed quitte Tel el-Hawa, le quartier de Gaza où il vit avec sa famille, se remémore son frère Hesham. Entre 7 h et 7 h 30, il se rend au bureau d'Ain Media, à proximité du port. Près de deux heures plus tard, Nidal al-Wahidi se prépare à son tour à partir en reportage. Quelques secondes filmées par un voisin au téléphone portable le montrent au pied de l'appartement familial, dans le camp de réfugiés de Jabaliya. Son frère Yasser se souvient qu'il était autour de 9 h. Dans une rue encadrée d'immeubles résidentiels, le journaliste dépose son équipement dans le coffre d'une voiture.

Image extraite de la dernière vidéo attestée de Nidal al-Wahidi, Jabaliya, le 7 octobre 2023.

Les deux reporters ont rendez-vous au pied de la tour Hajji, le siège d'An-Najah News, dans le quartier du port. Dix kilomètres les séparent du lieu de leur disparition, le poste-frontière d'Erez, au nord de l'enclave palestinienne : l'une des multiples brèches ouvertes par les brigades Ezzedine al-Qassam, qui figure parmi les principaux passages de ses combattants en territoire israélien.

Au checkpoint d'Erez, Israël bombarde des journalistes

Une vidéo témoigne de la présence d'Haytham Abdel Wahed, gilet presse et caméra au poing, parmi un groupe de journalistes et de civils postés devant les portiques métalliques du checkpointfrontalier. La scène filmée dure une poignée de secondes et capte les derniers instants avant la disparition des deux reporters. Le photojournaliste et documentariste collaborateur de la BBCMohammed Zaanoun se trouve à une centaine de mètres de ces mêmes tourniquets de sécurité, où il aperçoit son ami Nidal al-Wahidi, témoigne-t-il auprès de RSF.

Haytham Abdel Wahed peu avant sa disparition, passage frontalier d'Erez, le 7 octobre 2023.

Peu après 10 h 34 et l'annonce de l'opération "Glaives de fer", un avion de chasse F-16 israélien frappe le point de passage d'Erez. "L'impact sur le bitume a envoyé les corps voler loin dans plusieurs directions", se souvient Mohammed Zaanoun. Et d'ajouter : "Ce qui s'est déroulé devant moi était le bombardement ciblé de groupes d'individus et de journalistes." Nidal al-Wahidi fait-il partie des victimes ? C'est l'explication "la plus plausible", estime Mohammed Zaanoun qui précise qu'une personne avec Nidal al-Wahidi à ce moment-là a été retrouvée morte. "Où se trouve alors son corps ? Personne ne le sait."

Aucun signe d'eux dans les hôpitaux

Hesham Abdel Wahed est prévenu de la disparition de son frère Haytham environ une heure après cette frappe. "L'un de ses confrères nous a appelés pour nous dire que sa ligne était coupée."La famille se mobilise pour joindre les services d'urgence et les hôpitaux, tous saturés, ainsi que le Croissant-Rouge palestinien, qui ne peut alors pas intervenir dans la zone frontalière bombardée. Yasser al-Wahidi, le frère de Nidal, se rend le lendemain à l'hôpital indonésien, le plus proche du point de passage d'Erez, où la plupart des victimes ont été transportées.

Plus de deux ans après les faits, les proches des deux journalistes demeurent sans réponse. "Mon analyse personnelle est que si le côté palestinien de la frontière a été frappé, ils ont avancé pour échapper aux explosions", soutient Hesham Abdel Wahed. Selon lui, le fait que le corps d'un autre photojournaliste employé d'Ain Media, Ibrahim Lafi, tué ce matin-là au poste-frontière d'Erez, ait été retrouvé laisse place au doute concernant son frère et Nidal al-Wahidi. "Ce dont je suis sûr est que Nidal, Haytham et Ibrahim étaient ensemble", souligne un autre photojournaliste de la société de production. Toutefois, les circonstances du meurtre d'Ibrahim Lafi se révèlent confuses. Selon le Syndicat des journalistes palestiniens, un bombardement israélien en est à l'origine alors que l'organisation palestinienne de défense de la liberté de la presse MADA fait étatde tirs par balles de soldats israéliens.

Le captif "numéro 26"

Dérouler ce fil mène à s'interroger sur une éventuelle capture des deux journalistes en territoire israélien. Suivant cette piste, l'organisation israélienne de défense des Palestiniens sous occupation HaMoked interpelle la Cour suprême israélienne, deux semaines après la disparition de Nidal al-Wahidi et Haytham Abdel Wahed. Dix jours plus tard, le 31 octobre 2023, les autorités contraintes de répondre déclarent ne pas les détenir. "Nous avons continué à envoyer des demandes de recherche à l'armée, en décembre 2023, mars 2024, août 2024 et janvier 2025, mais en vain, nous n'avons pas pu les retrouver", détaille le directeur du service juridique de HaMoked, Daniel Shenhar, qui n'a pu effectuer ses visites habituelles en prison depuis des mois. Le service de porte-parolat de l'armée israélienne a renouvelé sa réponse auprès de RSF ce 26 février : les deux reporters "ne sont pas détenus par les FDI [Forces de Défense d'Israël], et rien n'indique qu'ils aient été détenus par les FDI".

Une photo pourrait néanmoins alimenter l'hypothèse d'une arrestation. Elle concerne seulement Nidal al-Wahidi. Sur l'image, une vingtaine d'hommes dénudés est allongée en rangs, pieds et poings liés. Yeux bandés et faces contre terre, leur dos sont barrés de numéros taggués en noir à même la peau. Au premier plan, le numéro 26. Sous ces deux chiffres, les proches de Nidal al-Wahidi reconnaissent sa carrure, sa coupe de cheveux, la forme d'un lobe, ainsi qu'un sous-vêtement identifiable par son motif rayé bleu et noir. "L'image fournie ne permet aucune identification", affirme de son côté le service de porte-parolat de l'armée israélienne.

Nidal al-Wahidi reconnu comme le numéro 26 par ses proches au premier plan, Israël, le 7 octobre 2023.

Autour des captifs, les uniformes de la dizaine d'hommes en arme correspondent à ceux portés en Israël : l'ensemble kaki des militaires et celui bleu marine des forces spéciales de la police. Plusieurs photographes de presse et journalistes ayant couvert les premiers jours de la riposte israélienne aux attaques du Hamas ont attesté auprès de RSF de la crédibilité de l'image, dont les premières occurrences en ligne apparaissent dans la soirée du 7 octobre 2023. Selon eux, l'aménagement de l'espace public visible sur la photo pourrait être celui des kibboutzim - à savoir des communautés d'habitations souvent agricoles - qui entourent Gaza, où des Palestiniens entrés illégalement en territoire israélien ont été détenus. Il pourrait aussi s'agir de la localité, appelée moshav en Israël, de Netiv HaAsara, toute proche d'Erez.

Une autre source experte des questions militaires en Israël évoque également une ressemblance avec des bases de l'armée du sud d'Israël. Celle d'Erez a notamment été le théâtre de combats. Plusieurs journalistes palestiniens interviewés par RSF ont été incarcérés au cours des deux dernières années dans le camp militaire de Sde Teiman, à 30 kilomètres de la bande de Gaza dans le désert du Néguev, dénoncé comme lieu de torture par plusieurs organisations israéliennes de défense des droits humains.

Un nom entendu dans la prison de Shikma

Parmi eux, un journaliste de la chaîne Palestine Today, Shady Abu Sedo, a été libéréle 13 octobre 2025 après un an et six mois en détention, dont plus de 100 jours endurés à Sde Teiman. Dès le lendemain de son retour dans la bande de Gaza, il affirmedevant plusieurs caméras de télévision avoir rencontré un codétenu témoin de la présence de Nidal al-Wahidi dans les geôles israéliennes. Cet échange furtif se déroule en août 2025 dans la prison de Ketziot-Al Naqab, également située dans le désert du Néguev. Après un interrogatoire dans le centre de détention de Shikma, à Ashkelon, près de la frontière nord de la bande de Gaza, ce témoin "a dit qu'il avait entendu son nom mais qu'il ne l'avait pas vu", explique-t-il à RSF près de trois mois après sa libération, toujours accroché à ce signe extrêmement ténu de la survie de son confrère.

Une avocate qui a rendu visite à Shady Abu Sedo en détention émet des réserves. Elle rappelle l'immense détresse psychologique des détenus dans les prisons israéliennes, "confrontés à beaucoup de brutalité, agressés chaque jour, humiliés et affamés". De son expérience de plus de 30 ans du système pénitentiaire israélien pour les Palestiniens, elle a rarement vu les autorités nier la présence de détenus, comme à plusieurs reprises pour Nidal al-Wahidi et Haytham Abdel Wahed, et se rétracter par la suite à leur libération. Cela ne s'est en tout cas pas produit après le 7 octobre 2023.

L'accord de cessez-le-feuentre Israël et le Hamas, à l'origine de la libération de Shady Abu Sedo et de deux autres journalistes de Gaza, avait conduit à la publication en novembre 2025 d'une liste de 1 468 Palestiniens capturés dans l'enclave palestinienne depuis le début de la guerre. Parmi ces noms, celui du journaliste Amjad Arafat, également employé d'Ain Media, mais nulle trace de Nidal al-Wahidi et de Haytham Abdel Wahed. "Les forces d'occupation ne révèlent jamais le nombre exact de personnes arrêtées, donc il est impossible de savoir avec certitude combien de disparus se trouvent dans les prisons", explique l'avocate, qui rappelle que les autorités israéliennes "gardent toujours les corps de centaines de Palestiniens". Face aux zones d'ombre laissées par Israël, les réponses sur le sort des deux journalistes disparus pourraient se trouver sous les ruines de Gaza. La presse internationale est toujours interditede s'y rendre pour mener de telles enquêtes.

"Les multiples blocages imposés par les autorités israéliennes enferment les proches et les collègues de Nidal al-Wahidi et Haytham Abdel Wahed dans un purgatoire entre deuil et espoir. Elles doivent révéler l'identité de tous les journalistes détenus dans ses geôles, comme celle de ceux dont elles retiennent les dépouilles en otage. L'accès indépendant de la presse internationale dans l'enclave, refusé par Israël, pourrait également contribuer à élucider le sort des deux seuls journalistes disparus le 7 octobre 2023.

Martin Roux
Responsable du bureau crises de RSF

Selon les données recueillies par RSF, l'armée israélienne a tué plus de 220 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Pour au moins 68 d'entre eux, l'organisation a pu établir que l'armée israélienne les avait tués ou ciblés en raison de leur travail journalistique. À ce jour, au moins 20 journalistes palestiniensde Gaza et de Cisjordanie sont détenus arbitrairement par les autorités israéliennes.

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Publié le27.02.2026
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