RSF - Reporters sans frontières

10/23/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/23/2026 11:46

Inde : près de six mois après l'arrivée au pouvoir du BJP dans le Bengale-Occidental, des pressions contre les journalistes se multiplient

Depuis l'arrivée au pouvoir au Bengale-Occidental le 9 mai 2026 d'un gouvernement issu du Bharatiya Janata Party (BJP) - parti nationaliste hindou dont est issu le Premier ministre Narendra Modi -, soit en moins de six mois, plusieurs journalistes et médias ont été confrontés à des poursuites judiciaires abusives, à des attaques et à du cyberharcèlement émanant de militants du BJP. Face à ce climat hostile pour la presse, Reporters sans frontières (RSF) appelle le ministre en chef de l'État, Suvendu Adhikari, à engager des mesures fortes pour protéger l'information et le journalisme

Quelques jours seulement après son arrivée au pouvoir en mai 2026, le nouveau gouvernement de l'État, dirigé par le Bharatiya Janata Party ("parti du peuple indien" ou BJP), a donné le ton en interdisant aux fonctionnaires, via une circulaire interne du 20 mai 2026, de s'exprimer dans la presse. Deux mois plus tard, pour un titre d'article, la police a ouvert une procédure pénale contre deux journalistes d'Anandabazar Patrika, le plus grand quotidien en langue bengalie du pays, qui a également vu les murs de ses locaux vandalisés et ses journalistes harcelés en ligne. Le média indépendant Maktoob Media, fait lui aussi l'objet de poursuites pour six chefs d'accusation pour avoir simplement relayé les propos d'une femme politique.

"La dégradation des locaux du quotidien Anandabazar Patrika et le cyberharcèlement visant ses journalistes, les restrictions imposées aux fonctionnaires sur le partage d'informations à la presse et les poursuites abusives contre des médias sont autant d'actes d'intimidation, visant à faire taire la presse, et d'entrave au droit à l'information. L'avenir de la liberté de la presse s'annonce sombre sous le nouveau gouvernement du BJP au Bengale-Occidental, qui n'est au pouvoir que depuis près de six mois. Condamnant ces attaques contre le journalisme, RSF appelle les autorités du Bengale-Occidental à mettre un terme aux procédures abusives visant les médias, à garantir la sécurité des journalistes ainsi que leur accès à l'information publique et à mener une enquête sur les responsables du vandalisme et du harcèlement visant Anandabazar Patrika.

Célia Mercier
Responsable du bureau Asie du Sud de RSF

L'information coupée à la source

Le gouvernement de l'État du Bengale-Occidental a publié une circulaire, datée du 19 mai, imposant aux fonctionnaires une "interdiction formelle, en l'absence d'une autorisation officielle du gouvernement, de communiquer directement ou indirectement à la presse tout document ou toute information". Tout agent a également l'interdiction de "participer à un programme médiatique produit par une entité privée", sans autorisation préalable. Présentée comme un simple rappel des règles existantes, la circulaire va pourtant au-delà de celles-ci, avec des restrictions générales et disproportionnées, selon l'association indienne de défense des droits numériques Internet Freedom Foundation (IFF).

Plainte, harcèlement et attaque contre une rédaction

Le 21 août, au lendemain d'affrontements entre des groupes d'étudiants dans une université de Calcutta, le quotidien local en bengali Anandabazar Patrika a publié en une un titre qualifiant ces violences de "hooliganisme safran" - le safran désignant les nationalistes hindous. Une semaine plus tard, le ministre en chef Suvendu Adhikari a exigé des excuses de la part du journal et la police a ouvert une procédure d'enquête (First Information Report ou FIR) pénale, à la suite de la plainte d'un particulier, contre la rédactrice en chef Ishani Dutta Ray et la chef du service reportage Soma Mukherjee, qui ont ensuite été également victimes de cyberharcèlement en particulier de la part de partisans du BJP. Alors que les accusations formulées dans la plainte pourraient conduire à une arrestation, la haute cour de Calcutta a ordonné aux autorités policières, fin septembre, de ne prendre aucune mesure coercitive contre les deux femmes journalistes, et ce jusqu'au 15 décembre.

Autre acte de représailles, le 1er septembre, des hommes portant des vêtements de couleur safran se sont rassemblés devant les locaux du journal à Calcutta, ont scandé des slogans hostiles au journal et ont peint certaines parties du bâtiment en safran sous le regard de la police. Alors que le gouvernement BJP, nouvellement élu, a nié toute implication, le média en ligne Alt News a révélé que plusieurs manifestants étaient des militants du parti, dont un responsable de la section jeunesse.

Un média visé pour avoir rapporté les propos d'une députée

La police du Bengale-Occidental a par ailleurs enregistré, le 19 septembre, une plainte contre Maktoob Media, site d'information lancé en 2014, qui couvre en particulier les droits humains, les minorités, l'exclusion sociale et la liberté religieuse. Les poursuites concernent leurs publications sur X et YouTube rapportant les allégations d'une députée de l'opposition. Celle-ci avait dénoncé le fait que trois hauts fonctionnaires musulmans auraient été exclus de réunions de sécurité cruciales lors de la visite dans l'État du ministre de l'Intérieur, Amit Shah.

Dans une lettre adressée à X, la police a qualifié le contenu de "purement inventé" et de "malveillant". Elle a demandé à la plateforme de lui fournir les données relatives au compte du média, à la connexion et à l'appareil informatique concerné pour la période du 1er au 5 février 2026, c'est-à-dire plusieurs mois avant les événements rapportés et la plainte elle-même. Maktoob Media n'a eu connaissance de l'affaire que lorsque X l'en a informé.

Quatre des six chefs d'accusation portés contre le média - "incitation à l'hostilité entre communautés", "atteinte délibérée aux sentiments religieux", "diffusion d'informations trompeuses susceptibles d'attiser la haine, les tensions entre communautés et les troubles à l'ordre public" et "incitation d'une communauté à commettre des infractions contre une autre"- excluent toute possibilité de libération sous caution.

Le BJP a remporté les élections législatives du Bengale-Occidental qui se sont tenues les 23 et 29 avril 2026. Sa victoire a mis fin à 15 ans de règne du Trinamool Congress (TMC), un parti de centre-gauche. RSF avait alors appelé le nouveau gouvernement de l'État à garantir aux journalistes le droit d'informer, sans violences, sans censure et sans intimidation.

Publié le 23.10.2026
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