01/25/2026 | Press release | Archived content
Le carburant d'aviation utilisé par l'armée du Myanmar pour mener des frappes aériennes meurtrières contre des civil·e·s continue d'entrer dans le pays via une chaîne d'approvisionnement opaque qui n'est « plus sous contrôle », cinq ans après l'arrivée au pouvoir de la junte, révèle une nouvelle enquête réalisée par Amnesty International.
D'après l'analyse effectuée par Amnesty International des données commerciales, satellitaires, de transport maritime et des autorités portuaires, l'armée birmane adopte des méthodes visant à contourner les sanctions en s'inspirant de pays comme la Russie, l'Iran et la Corée du Nord : elle importe du kérosène à bord de « navires fantômes » qui désactivent leurs radars AIS (système d'identification automatique) afin d'échapper à toute détection.
Avec ce type de méthodes, il est quasi impossible d'identifier le fournisseur. Cependant, Amnesty International a tracé plusieurs cargaisons de carburant d'aviation arrivées au Myanmar depuis juillet 2024, notamment à bord de deux navires faisant l'objet de sanctions américaines et ayant déjà exporté du carburant depuis l'Iran. Selon Kpler, plateforme d'intelligence des données spécialisée dans les matières premières qui suit les flux mondiaux de carburants et d'autres marchandises, toutes les livraisons effectuées par ces deux navires proviendraient d'Iran, tandis que les images satellites examinées par Amnesty International mettent en évidence des liens probables avec l'Iran.
Il est à noter que, selon les données de l'Autorité portuaire du Myanmar, au moins 109 604 tonnes de carburant d'aviation ont été importées au Myanmar en 2025, ce qui représente une augmentation de 69 % par rapport à 2024 et la quantité la plus élevée depuis le coup d'État, malgré les sanctions censées empêcher l'acheminement de ce carburant dans le pays.
« Cinq ans après le coup d'État, notre analyse démontre que la junte birmane continue d'esquiver les sanctions et trouve de nouveaux moyens d'importer le kérosène dont elle se sert pour bombarder sa population civile ; 2025 fut l'année la plus meurtrière enregistrée en termes d'attaques aériennes depuis que la junte s'est emparée du pouvoir en 2021, a déclaré Montse Ferrer, directrice régionale pour la recherche à Amnesty International.
« Alors que les livraisons de carburant d'aviation vers le pays augmentent en dépit des sanctions et de la recrudescence avérée des attaques aériennes contre les civil·e·s, la communauté internationale doit faire davantage pour empêcher les entreprises et les gouvernements de favoriser une chaîne d'approvisionnement de plus en plus dévoyée. Chaque jour d'inaction coûte des vies. »
Des navires fantômes transportent des cargaisons mortelles vers le Myanmar
L'enquête d'Amnesty International a confirmé la livraison d'au moins neuf cargaisons distinctes de carburant d'aviation au Myanmar à bord de quatre navires entre mi-2024 et fin 2025, tout en dévoilant de grands changements dans les schémas de transport afin de les faire entrer dans le pays au cours de cette période.
L'un de ces changements majeurs consiste à importer le carburant à bord de « navires fantômes » qui désactivent leur système d'identification automatique (AIS ) pendant le chargement et/ou le déchargement - une pratique également appelée « navigation furtive » - et, dans certains cas, transmettent délibérément des positions fausses ou manipulées afin de dissimuler l'emplacement réel du navire (une pratique appelée « spoofing »).
En outre, ces navires peuvent changer plusieurs fois de nom, de pavillon ou de propriétaire, et chargent souvent le carburant par transbordement navire-navire, plutôt que dans les ports et les terminaux.
Face à de telles méthodes, il est extrêmement compliqué de suivre les expéditions et de tracer les fournisseurs. Cependant, Amnesty International a confirmé l'importation de carburant d'aviation au Myanmar à bord de ces quatre navires depuis mi-2024 :
Amnesty International n'a pas été en mesure de confirmer l'identité des fournisseurs ni l'origine du carburant d'aviation, mais plusieurs éléments laissent supposer un lien avec l'Iran.
Selon le Bureau du contrôle des avoirs étrangers (OFAC) des États-Unis, il est établi que le NOBLE et le REEF ont tous deux déjà transporté du carburant soumis à des sanctions depuis l'Iran, et les deux navires ont été aperçus au port iranien de Bandar Abbas au cours des 13 derniers mois. De plus, l'entreprise Kpler a émis comme hypothèse, en s'appuyant sur les données du système AIS, les images satellites, les informations douanières et d'autres sources, que toutes les cargaisons du NOBLE et du REEF provenaient d'Iran.
Enfin, les navires concernés présentent des comportements caractéristiques des pétroliers de la « flotte fantôme », notamment des lacunes dans les données AIS, des trajectoires anormales ou des falsifications, et des transbordements navire-navire opaques, qui illustrent les méthodes couramment utilisées par les pétroliers transportant du carburant soumis à des sanctions depuis l'Iran.
Depuis le coup d'État militaire au Myanmar en février 2021, Amnesty International a documenté l'existence d'une chaîne d'approvisionnement pérenne et en constante évolution qui permet à l'armée birmane de se procurer du carburant d'aviation employé dans le cadre de frappes aériennes illégales contre des civil·e·s. Aussi Amnesty demande-t-elle l'interdiction de ce carburant et le retrait de toutes les entreprises impliquées dans la chaîne d'approvisionnement afin d'éviter de nouvelles victimes civiles.
Son rapport intitulé Deadly Cargo (Cargaison mortelle), publié en collaboration avec Justice for Myanmar en novembre 2022, révélait que des multinationales basées à Singapour et en Thaïlande étaient associées à la chaîne d'approvisionnement fournissant du carburant d'aviation Jet A-1 au Myanmar.
À la suite des sanctions adoptées en 2023 visant certaines parties de la chaîne d'approvisionnement en carburant pour avions, l'analyse réalisée en janvier 2024 par Amnesty International et ses conclusions de juillet 2024 ont révélé des changements majeurs dans les méthodes employées. Les ventes directes ont diminué ; le carburant était acheté et revendu plusieurs fois afin d'en occulter l'origine. Au moins neuf cargaisons sont parvenues jusqu'au Myanmar en 2023 et début 2024, la plupart ayant transité via une unité de stockage au Viêt-Nam, ce qui atteste de tactiques délibérées visant à esquiver les sanctions.
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