04/01/2026 | Press release | Distributed by Public on 04/01/2026 13:32
Le monde se retrouve confronté à un nouveau choc. La guerre au Moyen-Orient bouleverse les existences et les moyens de subsistance dans la région et au-delà. Elle assombrit aussi les perspectives de nombreux pays où l'économie commençait à peine à montrer des signes de redressement durable après les crises passées.
Ce choc est mondial, mais asymétrique. Les pays importateurs d'énergie sont plus exposés que les exportateurs, les pays pauvres le sont plus que les riches, et ceux dont les marges de manœuvre sont étriquées le sont plus que ceux dotés d'abondantes réserves.
En plus de son lourd tribut humain, la guerre a gravement perturbé l'économie des pays les plus directement touchés, notamment à cause de dégâts à leurs infrastructures et leurs industries qui pourraient laisser des séquelles durables. Bien que ces pays fassent preuve de résilience, leurs perspectives de croissance à court terme seront mises à mal.
Dans le même temps, les gros pays importateurs d'énergie asiatiques et européens sont les plus durement frappés par l'augmentation des coûts des combustibles et des intrants. En effet, ce ne sont pas moins de 25 à 30 % du pétrole mondial et 20 % du gaz naturel liquéfié qui transitent par le détroit d'Ormuz pour répondre à la demande non seulement en Asie, mais aussi dans certaines parties de l'Europe. En Afrique et en Asie, les pays qui dépendent grandement des importations de pétrole ont de plus en plus de mal à s'approvisionner, même au prix fort.
Certaines zones du Moyen-Orient, de l'Afrique, de l'Asie-Pacifique et de l'Amérique latine connaissent une difficulté supplémentaire occasionnée par la hausse des prix des denrées alimentaires et des engrais, et le resserrement des conditions financières. Les pays à faible revenu sont particulièrement exposés au risque d'insécurité alimentaire et certains pourraient avoir besoin d'un surcroît d'aide extérieure, alors même que cette dernière se fait plus rare.
La guerre pourrait façonner l'avenir de l'économie mondiale de différentes manières, mais tous les scénarios aboutissent à une hausse des prix et un ralentissement de la croissance. Un conflit de courte durée pourrait provoquer une envolée des cours du pétrole et du gaz avant que les marchés ne s'ajustent, alors qu'un prolongement des hostilités pourrait maintenir les prix de l'énergie à un niveau élevé et mettre à rude épreuve les pays dépendant des importations. Ou alors le monde pourrait se retrouver dans une situation hybride marquée par des tensions persistantes, une énergie toujours onéreuse et une inflation difficile à juguler, dans un contexte restant marqué par l'incertitude et les risques géopolitiques. La suite des événements dépendra en grande partie de la durée du conflit, de l'étendue de sa propagation et de l'ampleur des dégâts qu'il infligera aux infrastructures et aux chaînes d'approvisionnement.
Nous suivons de près ces évolutions de la situation économique et livrerons une évaluation plus exhaustive dans nos Perspectives de l'économie mondiale et notre Rapport sur la stabilité financière dans le monde, qui seront tous deux publiés le 14 avril, ainsi que dans notre Moniteur des finances publiques, qui paraîtra le lendemain.
Prix de l'énergie
Le principal vecteur de transmission est l'énergie. Le blocage de facto du détroit d'Ormuz et les dégâts subis par les infrastructures régionales sont à l'origine de la plus importante perturbation de l'histoire du marché pétrolier mondial, d'après l'Agence internationale de l'énergie. Pour les pays importateurs de combustibles, l'effet produit s'apparente à celui d'un impôt sur le revenu massif, appliqué de façon soudaine.
L'onde de choc se fait sentir dans plusieurs régions. Les pays importateurs d'énergie en Afrique, dans le Moyen-Orient et en Amérique latine, dont les espaces budgétaires et les réserves externes étaient déjà limités, subissent de surcroît l'alourdissement de la facture des importations.
Dans les grands pays manufacturiers asiatiques, la hausse des prix du carburant et de l'électricité fait augmenter les coûts de production et réduit le pouvoir d'achat des ménages. Dans certains cas, les tensions sur la balance des paiements pèsent déjà sur les monnaies. En Europe, le choc fait resurgir le spectre de la crise du gaz de 2021-22. Certains pays, comme l'Italie et le Royaume-Uni, sont particulièrement exposés en raison de leur dépendance au gaz pour la production d'électricité, alors que la France et l'Espagne sont comparativement mieux protégées par leurs plus grandes capacités en énergie nucléaire et renouvelable.
À l'inverse, les pays exportateurs de pétrole au Moyen-Orient, dans certaines parties de l'Afrique et en Amérique latine qui peuvent toujours commercialiser leurs barils voient s'ouvrir la perspective d'une amélioration de leurs positions budgétaires et extérieures sous l'effet de la hausse des prix. Les pays producteurs dont les exportations sont restreintes ou réduites, parmi lesquels plusieurs membres du Conseil de coopération des États arabes du Golfe, peuvent s'attendre à des gains bien moins importants. Même après la reprise du trafic maritime, l'augmentation des primes de risque et l'incertitude pourraient entraver l'investissement et la croissance.
Chaînes d'approvisionnement
La guerre reconfigure également les chaînes d'approvisionnement pour les intrants critiques et non énergétiques. Le déroutement des navires-citernes et des porte-conteneurs fait augmenter les coûts de fret et d'assurance, en plus de rallonger les délais de livraison. Les perturbations du trafic aérien autour des grandes plateformes de correspondance du Golfe portent préjudice au tourisme mondial, en même temps qu'elles ajoutent une couche de complexité aux échanges commerciaux.
Parallèlement à la hausse des prix des produits de base, les pays, les entreprises et les consommateurs subissent déjà les effets de ces bouleversements des chaînes d'approvisionnement. L'acheminement des engrais, dont environ un tiers transite par le détroit d'Ormuz, étant également perturbé, les préoccupations montent concernant les prix des denrées alimentaires. L'interruption des approvisionnements de nutriments agricoles en provenance du Golfe intervient précisément au moment où la saison des semis débute dans l'hémisphère Nord, menaçant les rendements et les récoltes tout au long de l'année, et renchérissant les denrées alimentaires.
Les plus vulnérables seront les plus durement touchés. Les habitants des pays à faible revenu sont les plus exposés lorsque les prix augmentent, car l'alimentation y représente environ 36 % de la consommation en moyenne, contre 20 % dans les pays émergents et 9 % dans les pays avancés. Dans ces conditions, toute poussée des prix des engrais et des denrées alimentaires constitue un problème non seulement économique, mais aussi sociopolitique, en particulier dans les pays où les ressources budgétaires pour amortir le choc sont limitées.
Nous pourrions également assister à des pénuries ou des hausses de prix pour d'autres matériaux utilisés dans l'industrie manufacturière. Le Golfe assure une grande partie de l'approvisionnement mondial en hélium, élément utilisé dans un large éventail de produits, depuis les semi-conducteurs jusqu'aux appareils d'imagerie médicale. L'Indonésie, qui fournit à elle seule la moitié du nickel mondial, matériau essentiel des batteries des véhicules électriques, pourrait être confrontée à une pénurie de soufre, qui est nécessaire au traitement de ce métal. Les pays d'Afrique de l'Est qui dépendent de liens commerciaux avec les pays du Golfe et des transferts de fonds en provenance de ces derniers font face à un affaiblissement de la demande pour leurs exportations de services, à des goulets d'étranglement logistiques et à une diminution des envois de fonds.
Inflation et anticipations d'inflation
Si les prix élevés de l'énergie et des denrées alimentaires persistent, ils alimenteront l'inflation au niveau mondial. Par le passé, les hausses prolongées des prix du pétrole ont eu tendance à attiser l'inflation et à ralentir la croissance. À la longue, la hausse des coûts du transport et des intrants finit par se propager aux prix des produits manufacturés et des services. Pour de nombreux pays qui venaient tout juste de ramener l'inflation proche de la valeur cible, et encore davantage pour ceux qui connaissent une inflation tenace, cette situation pourrait enclencher un nouveau cycle de pressions sur les prix avec leurs lots de désagréments.
Là encore, les situations sont hétérogènes. Dans la plus grande partie de l'Asie et dans certaines zones d'Amérique latine, où l'inflation était restée relativement faible, la hausse des coûts de l'énergie et des denrées alimentaires va mettre à l'épreuve la résilience des anticipations, en particulier dans les pays aux monnaies plus faibles qui importent beaucoup d'énergie. En Europe, une nouvelle flambée des prix alimentée par l'énergie viendrait se cumuler aux difficultés liées au coût de la vie, ce qui accentuerait le risque de voir les revendications salariales se faire plus persistantes. Dans les pays à faible revenu, où les habitants consacrent une grande partie de leurs ressources à l'alimentation, en particulier en Afrique et dans certaines zones du Moyen-Orient, ainsi qu'en Amérique centrale, une hausse des prix des denrées alimentaires aurait de lourdes conséquences économiques et sociales.
Si les particuliers et les entreprises d'une de ces régions considèrent que l'inflation va s'installer durablement à ces niveaux élevés, cette perception pourrait se transmettre aux salaires et aux prix, ce qui rendrait le choc encore plus difficile à maîtriser sans un ralentissement plus marqué. En plus d'exacerber l'inflation actuelle, la guerre accroît le risque de voir les anticipations moins solidement ancrées.
Conditions de financement
Enfin, la guerre a secoué les marchés financiers. Les cours mondiaux des actions ont chuté, les rendements obligataires ont augmenté dans la plupart des grands pays avancés et dans de nombreux pays émergents, et la volatilité s'est accentuée. À ce stade, les mouvements de ventes massives sur les marchés restent limités par rapport à ceux déclenchés par les chocs mondiaux antérieurs. Cependant, ces événements ont durci les conditions de financement dans le monde entier.
Encore une fois, les effets sont hétérogènes. En Europe et dans de nombreux pays émergents, l'augmentation des rendements et le creusement des écarts de crédit font augmenter la charge du service de la dette et compliquent le refinancement, tant pour les États que pour les entreprises. En Afrique subsaharienne et dans certains pays à faible revenu du Moyen-Orient et d'Asie du Sud, le niveau déjà faible des réserves et l'accès limité aux marchés rendent les chocs externes sur les conditions de financement encore plus dangereux, d'autant plus que l'augmentation de la facture pour le carburant, les engrais et les denrées alimentaires vient creuser les déficits et exercer des pressions sur les monnaies. Au Moyen-Orient et ailleurs, les hauts niveaux d'endettement et le resserrement des conditions financières pourraient accroître davantage les coûts de financement de la dette.
En revanche, les pays avancés disposant de marchés financiers profonds et certains pays exportateurs de produits de base dotés de réserves abondantes (par exemple l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ou des pays producteurs de produits de base d'Amérique latine comme le Brésil et l'Équateur) sont mieux armés pour supporter les épisodes de tension sur les marchés, sans pour autant échapper à l'augmentation des primes de risque.
Le rôle du FMI
Ces vecteurs montrent que les répercussions économiques de la guerre sont à la fois mondiales et fortement inégales. Ils aident à comprendre pourquoi un même choc peut se traduire, pour certains pays, par des gains exceptionnels résultant d'une amélioration des termes de l'échange, pour d'autres, par des difficultés de balance des paiements, et dans de nombreux cas, par une nouvelle hausse du coût de la vie.
Ces effets de contagion d'une grande complexité interviennent à un moment où beaucoup de pays n'ont que peu de marge pour absorber les chocs. Ils sont nombreux à être déjà aux prises avec des niveaux d'endettement sans précédent, ce qui suscite des inquiétudes s'agissant de la viabilité de leurs finances publiques.
Pour gérer ce choc et maintenir leur résilience, il est donc plus important que jamais que les pays adoptent des politiques publiques judicieuses. Les mesures doivent être soigneusement dosées en fonction des besoins de chaque pays. Les pays disposant d'une marge de manœuvre budgétaire limitée, voire inexistante, devront se montrer particulièrement prudents.
À ce moment charnière, le FMI intensifie lui aussi son action. Nous épaulons nos pays membres, en particulier les plus vulnérables, avec des conseils, des activités de développement des capacités et, si nécessaire et en coordination avec la communauté internationale, une aide financière. Comme la Directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, l'a déclaré : « Dans un monde incertain, davantage de pays ont besoin d'un soutien accru de notre part. Nous sommes là pour le leur apporter. »
-Jihad Azour, Nigel Chalk , Alfred Kammer , Abebe Aemro Selassie et Krishna Srinivasan sont les directeurs des cinq départements géographiques du FMI. Pierre-Olivier Gourinchas, Tobias Adrian et Rodrigo Valdes dirigent respectivement le département des études, le département des marchés monétaires et de capitaux, et le département des finances publiques.