Médecins du Monde

07/23/2026 | News release | Distributed by Public on 07/23/2026 05:10

Quand aider devient un crime : décryptage d'une dérive inquiétante

GRAND ENTRETIEN AVEC SOPHIE DJIGO

Si la solidarité est souvent présentée comme une valeur fondamentale ne souffrant pas de remise en question, des pratiques solidaires sont dans la réalité de plus en plus attaquées, voire réprimées pénalement. Philosophe de terrain, spécialiste de la frontière et des migrations, Sophie Djigo mène des enquêtes auprès des personnes en exil, notamment à Calais. Dans son dernier ouvrage La Solidarité n'est pas un crime, publié le 8 avril dernier, elle décortique les logiques de criminalisation des solidarités.

Comment en êtes-vous venue à enquêter sur la criminalisation des solidarités ?

Je travaille depuis une dizaine d'années sur les questions migratoires avec une démarche de philosophie de terrain, une approche qui mêle réflexion théorique et documentation du réel. Mon terrain principal est la frontière franco-britannique autour de Calais, où j'enquête sur la présence des personnes en migration, sur leurs conditions de vie, sur les politiques migratoires et leurs effets. En 2018, j'ai débuté un travail axé sur les pratiques solidaires, ce qui m'a amenée progressivement à la criminalisation dont elles faisaient l'objet. Une criminalisation qui monte en puissance, notamment dans ce contexte migratoire.

Quelles formes prend cette criminalisation ?

C'est très concret : il ne s'agit pas seulement de discours haineux ou moralisateurs mais d'outils juridiques qui vont sanctionner des personnes qui pratiquent l'entraide. Des procès ont eu lieu en Belgique entre 2018 et 2021 par exemple, où des hébergeurs solidaires se sont retrouvées sur le banc des accusés pour « association de malfaiteurs » et « trafic d'êtres humains ». Plus récemment, dans le contexte des mobilisations en faveur des droits du peuple palestinien, violemment réprimées, jamais un tel degré de criminalisation des solidarités n'avait été atteint. Mais le phénomène prend sa source plus tôt, avec le Facilitators Package, une directive de l'Union européenne de 2002 qui permet de sanctionner pénalement la « facilitation de l'entrée et du séjour irrégulier d'une personne extra-européenne ». Des interprétations dévoyées de la solidarité s'appuient sur ce cadre juridique flou, avec des instances qui ont décidé avec qui on a le droit d'être solidaire, avec qui on n'a pas le droit. C'est totalement en contradiction avec le sens même de la solidarité qui, depuis toujours, est universelle.

Une vision paradoxale de la solidarité ?

Il semble absurde de reprocher ou même d'interdire à qui que ce soit d'agir avec solidarité. Il y a un consensus au sens où tout le monde est d'accord pour dire que la solidarité est une valeur fondamentale de nos sociétés. Pourtant elle se trouve implicitement redéfinie ou restreinte dès lors qu'elle est refusée aux exilés. Il s'agit d'un véritable dévoiement du langage, qui permet de légitimer certaines exclusions tout en continuant à revendiquer des valeurs humanistes.

Dans ce tableau qui peut sembler sombre, il ne faut pas oublier que de nombreuses personnes continuent d'exprimer un désir profond de solidarité. Des résistances existent.

Comment identifier les bonnes formes de solidarité ?

Face aux redéfinitions dévoyées de la solidarité, je propose de dégager des critères : une solidarité qui est potentiellement universelle, qui s'adresserait à toutes les personnes qui en auraient besoin. Il y a aussi le principe de solidarité non exclusive, qui vise l'égalité entre toutes et tous et qui cherche à rompre avec les relations de pouvoir et de domination souvent implicites dans certaines formes d'aide. Et enfin, une solidarité qui vise à une autonomie collective, c'est-à-dire qui ne maintient pas les personnes dans une dépendance mais leur permet de retrouver du pouvoir d'agir. Quand ces critères ne sont pas respectés, on peut parler davantage de collusion d'intérêts privés ou d'actions intéressées que de véritable solidarité.

Comment mettre en œuvre de véritables pratiques solidaires malgré les obstacles ?

Dans ce tableau qui peut sembler sombre, il ne faut pas oublier que de nombreuses personnes continuent d'exprimer un désir profond de solidarité. Des résistances existent. C'est ce qui s'est passé dans le quartier de l'Alma à Roubaix, avec des habitantes et habitants qui ont obtenu que leur quartier ne soit pas détruit après dix ans d'une lutte collective qui a su s'inscrire dans la durée malgré l'épuisement et les pressions. Il est essentiel de mieux mettre en valeur ces victoires des solidarités, que la répression tend souvent à invisibiliser. Je pense aussi au collectif Migraction59, qui a été une étape essentielle sur le parcours migratoire de milliers de personnes, aujourd'hui en Angleterre ou ailleurs, et qui envoient des messages à celles et ceux qui les ont aidées pour témoigner de l'importance de ces gestes. Ces pratiques solidaires créent du lien, nous apprennent à construire ensemble et contribuent à nous réhumaniser.

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