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03/29/2026 | News release | Archived content

Contenus prêts à l’emploi et voyages de presse financés : comment la Chine diffuse son discours à la Grenade, en Jamaïque et au Guyana

Au cours de la dernière décennie, la Chine a considérablement étendu son influence dans les Caraïbes, notamment dans le secteur des médias à la Grenade, en Jamaïque et au Guyana. Les journalistes de ces pays rapportent avoir été invités à participer à des voyages financés par le gouvernement chinois, présentés comme des programmes de formation. En parallèle, les rédactions locales subissent des pressions pour publier des tribunes et des articles prêts à l'emploi, produits par les autorités chinoises, sans contrôle éditorial. Reporters sans frontières (RSF) met en garde contre le fait que la Chine est l'un des pays les plus répressifs au monde en matière de liberté de la presse. De telles campagnes risquent de transformer les médias indépendants en canaux de propagande étrangère.

"Nos passeports nous ont été confisqués par les accompagnateurs dès notre arrivée, et ils nous ont clairement fait comprendre qu'ils ne voulaient pas que nous rendions compte de ce que nous allions voir pendant le voyage. Je pense qu'ils savaient qu'une fois rentrés chez nous, ils ne pourraient plus contrôler le récit", a déclaré à RSF un journaliste qui faisait partie d'un groupe de journalistes jamaïcains ayant accepté en 2018 un voyage gratuit à Pékin financé par le gouvernement chinois. "Je pense que c'était une excellente opportunité à saisir, étant donné que la Chine occupe une place si importante dans l'économie jamaïcaine", a-t-il ajouté. S'il décrit cette expérience comme "magnifique", il reconnaît toutefois qu'elle lui a également permis de mieux comprendre les "restrictions importantes imposées aux médias"en Chine.

Les limitations strictes imposées aux journalistes en visite leur ont donné un petit aperçu de la répression à laquelle leurs homologues chinois sont confrontés au quotidien. L'État soumet les professionnels des médias à du harcèlement, des pressions et des mauvais traitements. En outre, les seules rédactions autorisées à fonctionner sont celles qui travaillent sous la supervision étroite du Parti communiste chinois (PCC) et diffusent sa propagande.

L'influence informelle de la Chine sur les médias de la région est mal documentée et difficile à mesurer. Dans de nombreux cas, les preuves de ces efforts se limitent à des rumeurs et au bouche-à-oreille. Cependant, lors d'entretiens avec des journalistes de la Grenade, de la Jamaïque et du Guyana, RSF a identifié un schéma d'influence récurrent. Tous les journalistes avec lesquels RSF s'est entretenu ont convenu que l'impact du gouvernement chinois sur l'espace informationnel de leur pays est palpable.

"L'expansion de l'influence de la Chine dans les médias d'information des Caraïbes illustre la portée mondiale de la propagande du Parti communiste chinois. Les vastes programmes de formation aux médias qu'il propose, les financements mis à disposition et les pressions qu'il exerce par la suite n'ont qu'un seul objectif : dissimuler les atrocités du régime et promouvoir son modèle autoritaire de contrôle de l'information. RSF appelle les autorités locales à prendre des mesures immédiates et concrètes pour protéger le paysage médiatique de leurs pays contre toute influence indue de Pékin et de ses alliés, et pour garantir les conditions nécessaires permettant aux médias de préserver leur indépendance éditoriale."

Aleksandra Bielakowska
Responsable du plaidoyer du bureau Asie-Pacifique de RSF

Dans un livre blancpublié en 2016, le gouvernement chinois a exposé sa politique en matière de médias et de liberté de la presse dans les Caraïbes. Elle prévoyait notamment de faciliter "la signature d'accords bilatéraux"dans les domaines de la radio, du cinéma et de la télévision, d'"encourager les échanges"et la "coproduction"de programmes et de festivals liés à la presse dans les deux pays, ainsi que de renforcer les technologies des médias dans la région. Le document mettait également l'accent sur "le soutien à l'échange de journalistes résidents", sur les interviews conjointes et sur les sessions de formation du personnel. Sept ans plus tard, un autre livre blancpublié en 2023, qui dressait le bilan d'une décennie de l'initiative "Belt and Road" (Nouvelle route de la soie), notait que "la coopération entre les médias et les think tanks avait donné des résultats fructueux". Ces efforts ont permis à la Chine d'établir une présence dans les Caraïbes et de rivaliser avec le soft power américain. Dans le même temps, les États-Unis ont procédé à des coupes massivesdans l'aide au développement international sous la présidence de Donald Trump et ont largement tourné le dos à la promotion de la liberté de la presse. Ces facteurs, combinés à la dépendance croissante de la Chine à l'étranger - depuis 2022 les exportations chinoisesont été multipliées par 30 -, laissent présager un possible bouleversement pour la région.

Un cours intensif de journalisme

Un journaliste de la Grenade - qui, comme tous les journalistes interviewés dans cet article, reste anonyme pour des raisons de sécurité - a déclaré à RSF qu'il avait été invité à se rendre en Chine à plusieurs reprises, mais qu'il avait refusé par conviction personnelle. Une telle résistance semble inhabituelle : il estime que "probablement 90 % ou 95 % de tous les journalistes en activité [à la Grenade] se sont désormais rendus en Chine". Le gouvernement chinois pourrait par ailleurs tirer parti du manque d'opportunités de formation pour les jeunes journalistes. " À la Grenade, beaucoup de personnes qui entrent dans cette profession sortent tout droit de l'école secondaire, sans expérience, sans connaissances, sans formation théorique en relations internationales, etc."Un autre facteur est probablement le faible salaire et le manque d'opportunités professionnelles et économiques qui affligent depuis longtemps le secteur du journalisme sur l'île. Les voyages et la formation gratuits sont peut-être tout simplement trop attrayants pour être laissés de côté.

Ces voyages sont souvent présentés comme étant à la fois une aventure et une expérience professionnelle. En plus de découvrir une nouvelle partie du monde, les journalistes sont invités à se familiariser avec l'éthique journalistique en Chine. Mais le système chinois enseigne à partir de son manuel de propagande. "Il n'y a pas d'opposition en Chine. Tout ce que vous voyez, c'est ce que fait le gouvernement", explique le journaliste grenadien. "Nous avons connu trois situations à la Grenade où un seul parti a remporté tous les sièges au Parlement. Je n'aimais pas cette idée. Je pense que c'est dangereux pour la démocratie."

Un autre journaliste interrogé par RSF à ce sujet, originaire du Guyana, a fait l'observation suivante : "Ce que nous avons constaté au fil des ans dans le cadre de la collaboration interétatique, c'est qu'il y a ces voyages spéciaux qu'ils organisent chaque année ou deux fois par an... Ce ne sont pas nécessairement des journalistes, mais plutôt des personnes qui travaillent dans les médias d'État, comme un réalisateur ou un vidéaste."Ce journaliste estime que la Chine ne s'adresse pas aux journalistes à titre individuel, mais se concentre sur les médias proches du gouvernement guyanien. "Une fois ces voyages organisés, le gouvernement guyanien recommande un certain nombre de personnes pour y participer."

Les collaborations interétatiques mettent les médias indépendants sur la touche

Le gouvernement chinois exporte également ses propres médias dans la région. Son homologue guyanien a d'ailleurs été critiqué en 2013 pour avoir accordé des licences à la chaîne d'État China Central Television (CCTV). "Je crois sincèrement qu'il s'agit d'un autre type de guerre dans la politique mondiale, mais ils essaient de changer la perception du système politique et de l'idéologie chinois", a ainsi déclaré une journaliste guyanienne. "Cela commence par la manière dont les médias présentent leurs politiques et leur idéologie à leur propre peuple." Malgré tout cela, la journaliste n'exclut pas de se rendre en Chine si l'occasion se présente.

Des représentants des ambassades chinoises ont quant à eux publié de nombreuxarticles d'opiniondans les médias caribéens. Ces ambassades ont également organisé des séminaires sur les médias, qui ont fait l'objet de reportages dans la presse locale, démontrant ainsi la valeur du gouvernement chinois au niveau local. Les responsables gouvernementaux tentent même d'imposer leurs contenus aux journalistes.

"[Le gouvernement chinois] veut que vous publiiez les articles qu'il rédige lui-même", a conclu la journaliste. "Ainsi, lorsqu'il vous les envoie, il souhaite simplement qu'ils soient publiés mot pour mot, sans que vous les utilisiez comme source d'information, rien d'autre."

La Chine se situe dans les tréfonds du Classement mondial de la liberté de la presse2025 de RSF : elle occupe le 178e rang sur 180 pays et territoires.

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178/ 180
Score : 14,80
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26/ 180
Score : 75,83
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73/ 180
Score : 60,12
Publié le29.03.2026
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