06/22/2026 | News release | Distributed by Public on 06/22/2026 12:38
Justice, représentation politique, sécurité, reconstruction : partout, l'écart entre l'espoir suscité par le changement de régime et la réalité du terrain menace d'alimenter de nouvelles tensions.
Pour l'Envoyé spécial adjoint de l'ONU dans le pays, Claudio Cordone, il ne suffit plus de tourner la page de la dictature al-Assad. Les nouvelles autorités doivent désormais démontrer que l'État est capable de fonctionner autrement.
« La transition politique en Syrie est entrée dans une phase décisive, où les perspectives d'avenir côtoient une grande fragilité », a-t-il résumé lundi devant le Conseil de sécurité, le principal organe de l'ONU chargé des questions de sécurité internationale.
ONU Photos / Loey Felipe Claudio Cordone (au centre), Envoyé spécial adjoint du Secrétaire général de l'ONU pour la Syrie, au Conseil de sécurité (archive).Le premier test concerne les institutions elles-mêmes.
Plus de huit mois après les élections indirectes organisées pour désigner un parlement, l'Assemblée du peuple n'a toujours pas entamé ses travaux. En cause, le nouveau président du pays, Ahmed al-Sharaa, n'a pas encore nommé le tiers des députés qu'il lui revient de désigner en vertu de la déclaration constitutionnelle de mars 2025.
C'est pourtant à cette assemblée qu'il reviendra d'adopter les nouvelles lois, de contrôler l'action du gouvernement et de préparer l'adoption d'une constitution permanente avant les élections prévues à l'issue de la transition.
Pour Claudio Cordone, ce retard dépasse largement une simple question de calendrier. Il nourrit le doute sur la capacité des nouvelles autorités à construire des institutions représentatives. « Tous les Syriens, en particulier les femmes et les différentes composantes de la société, doivent avoir le sentiment d'être véritablement représentés », a-t-il insisté. C'est d'autant plus important que le pays est traversé par de nombreuses tensions intercommunautaires.
La même impatience s'exprime sur un autre terrain, plus explosif encore, celui de la justice transitionnelle.
La semaine dernière, plusieurs villes syriennes, dont la capitale Damas, Alep et Idlib, ont été le théâtre de manifestations réclamant des poursuites contre les responsables des crimes commis sous l'ancien régime. Certaines ont dégénéré en violences. Les autorités ont réagi rapidement en déployant des forces de sécurité supplémentaires, tandis que le grand mufti appelait publiquement à renoncer à toute vengeance et rappelait que seule la justice de l'État pouvait juger les responsables.
« Pour éviter que de tels incidents ne se reproduisent, il faudra que chacun ait le sentiment que les crimes du passé sont traités avec célérité, mais aussi avec équité », a prévenu Claudio Cordone.
Le projet de loi sur la justice transitionnelle, actuellement en préparation, constituera à cet égard un test majeur. Le responsable onusien estime qu'il ne pourra être crédible que s'il vise tous les auteurs de crimes graves, « et non les seuls responsables liés au régime al-Assad ».
© UNFPA / David Brunetti Une femme syrienne déplacée par les violences.Cette exigence vaut également pour les violences sexuelles.
Le dernier rapport du Secrétaire général documente non seulement les viols commis durant la guerre civile par le régime al-Assad, le groupe terroriste Daech et certaines factions armées de l'opposition, mais aussi des violences sexuelles plus récentes attribuées à des groupes armés et à certains membres des forces de sécurité gouvernementales. Ces dernières ont notamment eu lieu lors des affrontements de mars 2025 dans le nord-ouest syrien, bastion historique de la minorité alaouite - une branche de l'islam chiite dont est issu le clan al-Assad - entre partisans du régime déchu et des forces de sécurité de la nouvelle autorité.
Les discours de haine constituent un autre motif d'inquiétude. Claudio Cordone observe une multiplication des messages visant certaines communautés, mais aussi les femmes engagées dans la vie publique. À ses yeux, ces discours « mettent en péril la cohésion sociale » et « compromettent les efforts remarquables déployés par tant de Syriens pour bâtir une nouvelle Syrie ».
Cette transition politique se joue pourtant dans un pays profondément fragilisé. Depuis décembre 2024, près de 2 millions de personnes déplacées à l'intérieur de la Syrie et 1,6 million de réfugiés qui avaient fui à l'étranger sont rentrés chez eux.
Pour le responsable humanitaire Indrika Ratwatte, qui participait à la réunion du Conseil de sécurité, ce mouvement ouvre une perspective nouvelle, mais il ne signifie pas que la crise est terminée.
« À mesure que les familles retrouvent leurs communautés d'origine, il devient essentiel qu'elles puissent accéder aux services de base, bénéficier d'une protection et retrouver des moyens de subsistance », a-t-il souligné, au nom du chef des affaires humanitaires de l'ONU, Tom Fletcher. Il a insisté sur le fait que ces retours devaient rester « sûrs, volontaires, dignes et durables ».
L'aide humanitaire demeure massive. Au premier trimestre de cette année, près de 3 000 communautés ont reçu une assistance de l'ONU et de ses partenaires. Pourtant, dans de nombreuses régions, l'accès à l'eau, aux soins ou aux moyens de subsistance reste précaire.
Le sud du pays concentre une grande partie de ces difficultés.
À Qouneitra, M. Ratwatte décrit une population prise au piège entre les destructions laissées par la guerre, les incursions militaires israéliennes répétées, les restrictions de circulation et la présence de munitions non explosées.
À Souweïda, les violences récentes entre des combattants de la minorité druze et des tribus bédouines continuent d'empêcher le retour de nombreuses familles et ont privé plus de 13 000 élèves de leurs examens de fin d'année pour la deuxième année consécutive.
© PAM / Philip Vinter Des enfants syriens assis dans un bâtiment en ruine.« Le moment est venu de faire preuve d'ambition, mais d'une ambition ancrée dans le réalisme », a estimé Indrika Ratwatte. Pour lui, la Syrie ne peut plus être pensée uniquement à travers le prisme de l'urgence. Il plaide pour accompagner le projet gouvernemental de fermeture progressive des camps de déplacés, à l'image du mot d'ordre « ni camps, ni tentes », tout en investissant dans le logement, les services publics, le déminage et les moyens de subsistance.
Encore faut-il en avoir les moyens.
À mi-parcours de l'année 2026, le plan d'aide humanitaire de 2,92 milliards de dollars pour la Syrie n'est financé qu'à hauteur de 20 %. Les Nations Unies mettent en garde contre une contradiction de plus en plus évidente : la communauté internationale encourage la Syrie à accélérer son relèvement, mais les ressources nécessaires pour accompagner cette transition continuent de s'amenuiser.
« La Syrie n'a pas besoin d'une approche cloisonnée qui opposerait l'aide humanitaire au relèvement, ou le relèvement à la stabilité de long terme », a insisté Indrika Ratwatte. « Nous devons répondre aux urgences d'aujourd'hui tout en posant les bases d'une stabilité durable et d'une prospérité future ».
POUR EN SAVOIR PLUS, lire, ci-dessous, la couverture en direct assurée par nos collègues de la Section de la couverture des réunions des Nations Unies :