08/19/2026 | Press release | Distributed by Public on 08/19/2026 13:28
Au cours de la dernière décennie, Pékin a renforcé sa présence médiatique en Turquie, qui abrite une importante diaspora ouïghoure, issue d'une minorité sévèrement réprimée en Chine. L'espace informationnel turc est désormais de plus en plus investi par des récits visant à blanchir les exactions commises au Turkestan oriental, un territoire contrôlé par la Chine que Pékin appelle "province du Xinjiang" et épicentre des violations des droits humains visant les Ouïghours. La communauté ouïghoure en Turquie craint que l'influence croissante de la Chine ne réduise au silence ses témoignages et ne marginalise ses voix dans le débat public.
Depuis 2016, le régime chinois mène au Turkestan oriental une violente campagne de répression contre les Ouïghours, une minorité turcophone que Pékin accuse souvent à tort d'extrémisme et de séparatisme. Des observateurs internationaux ont qualifié la situation de "génocide" et dénoncé des "crimes contre l'humanité". Selon le dernier décompte de RSF, 78 journalistes et défenseurs de la liberté de la presse sont actuellement détenus au Turkestan oriental, parmi lesquels le journaliste-citoyen, lauréat du prix Sakharov 2019, Ilham Tohti. Depuis 2017, alors que l'attention internationale portée aux exactions commises contre les Ouïghours s'est accrue, les médias liés à l'État chinois présentent de plus en plus les politiques de Pékin comme des mesures de lutte contre le terrorisme et de développement, tout en minimisant ou en occultant les exactions commises.
De nombreux Ouïghours ont fui vers la Turquie, où l'organisation de défense des droits humains Uyghur Human Rights Project estime que la diaspora compte 50 000 personnes. "La Turquie accueille l'une des plus importantes communautés de la diaspora ouïghoure au monde et a traditionnellement été considérée comme une terre d'asile en raison des liens culturels et linguistiques", explique à RSF le journaliste ouïghour Shewket Nasir, ancien directeur du bureau de Radio Free Asia (RFA) à Istanbul. "Si la Turquie continue d'accueillir une importante communauté ouïghoure, certains journalistes et militants affirment se sentir moins protégés qu'il y a dix ans, notamment en raison des incertitudes liées à leur statut migratoire, des craintes d'expulsion et du climat politique général." Fin 2025, un rapport de l'organisation de défense des droits humains Human Rights Watch alertait sur le fait qu'avec le rapprochement de la Turquie avec la Chine, "le pays est devenu moins sûr pour les Ouïghours qui n'ont pas la nationalité turque".
Plus la Chine domine l'espace médiatique turc, plus il devient difficile d'alerter les citoyens sur le sort des Ouïghours dans le pays. "À mesure que les récits de Pékin deviennent plus présents dans les médias en langue turque, le risque est que les voix critiques, en particulier celles des journalistes et militants ouïghours, aient de plus en plus de mal à se faire entendre", explique l'écrivain ouïghour Hamid Gokturk, fondateur du média en ligne UyghurNet, basé en Turquie. "Non pas parce que l'information alternative n'existe pas, mais parce que les ressources mobilisées derrière les récits concurrents sont extrêmement inégales."
"En Turquie, la place croissante accordée aux récits de l'État chinois risque d'effacer les témoignages indépendants sur le génocide des Ouïghours et de priver le public de la possibilité d'entendre directement ceux qui en sont victimes. Le danger n'est pas seulement que la propagande de Pékin se répande en Turquie, mais aussi que les voix ouïghoures soient complètement exclues du débat public. Lorsque la propagande domine l'environnement informationnel, ceux qui documentent les persécutions risquent de devenir invisibles.
Le Parti communiste chinois (PCC) a renforcé sa présence dans l'espace informationnel turc en combinant médias audiovisuels d'État à vocation internationale, partenariats locaux, contenus sponsorisés et réseaux sociaux. En 2012, la plus grande organisation chinoise de communication internationale détenue par l'État, le China International Publishing Group, a signé un accord avec un groupe médiatique proche du président turc, Turkuvaz, afin de publier une édition turque de China Today, un magazine consacré au développement économique de la Chine, à sa culture et à ses récits officiels. En 2016, le radiodiffuseur d'État China Radio International (CRI) a lancé son service en turc, CRI Türk, restructuré en 2023 sous le nom de CGTN Türk.
Dans le même temps, des médias d'État chinois tels que l'agence de presse Xinhua et CRI ont développé des partenariats et des accords de partage de contenus, afin d'adapter leurs contenus favorables à Pékin au public turc. En 2013, le groupe médiatique GB Times, qui est entièrement financé par CRI, a par exemple ouvert la branche locale GB Times Türkiye. Celle-ci a signé des accords avec des stations de radio locales afin de réserver des créneaux horaires dédiés aux programmes de CRI en turc, et a lancé le service en langue turque de China Television (CTV) en 2014. Quant à l'agence de presse nationale Anadolu, qui est contrôlée par l'État turc, elle a signé un accord officiel de coopération avec l'agence de presse Xinhua en 2018. La même année, la Turkish Radio and Television Corporation (TRT), qui coopérait depuis 2010 avec le réseau de télévision d'État chinois China Central Television (CCTV) sur des contenus, a conclu des partenariats similaires avec le China Media Group (CMG) et CGTN.
Sur les réseaux sociaux, CGTN Türk (3,8 millions d'abonnés cumulés sur ses comptes en langue turque), Xinhua Türkiye (103 millions) et l'ambassade de Chine en Turquie (70 800) publient activement des contenus sur le développement économique du Turkestan oriental, ainsi que des affirmations selon lesquelles "la Chine respecte la liberté religieuse" et que les "centres de formation professionnelle du Xinjiang ne sont pas des camps de détention". Avec 38 millions d'abonnés cumulés sur X, Facebook, Instagram, YouTube et TikTok, ces comptes accusent également les médias occidentaux de diffuser de fausses informations sur le Xinjiang et les Ouïghours.
À mesure que les médias d'État chinois gagnent du terrain, la propagande sur le Turkestan oriental progresse elle aussi. CGTN Türk a qualifié les critiques visant les actions de la Chine au Turkestan oriental d'"accusations sans fondement" et présenté sa ville de Kashgar comme un centre dynamique de la culture ouïghoure. Des récits renforcés par des déclarations favorables de visiteurs turcs affirmant que les minorités du Xinjiang ne sont victimes d'aucune discrimination. CRI Türk, publié en ligne sous le nom de CGTN Türk, présente également les groupes ouïghours en Turquie comme faisant la promotion du séparatisme du Turkestan oriental, tout en rejetant leurs témoignages sur la répression au Xinjiang, qualifiés de "mensonges".
En parallèle, le régime chinois intimide les journalistes de la diaspora ouïghoure afin de les pousser à l'autocensure. "Ces tactiques peuvent inclure la surveillance, le harcèlement en ligne, des pressions exercées sur les membres de la famille restés au Turkestan oriental, des tentatives de collecte d'informations personnelles et des menaces numériques", détaille le journaliste ouïghour Muhammed Ali Atayurt, qui est également vice-président du groupe de presse Istiklal Media. Ces actes de répression transnationale rappellent que les médias d'État chinois ne se contentent pas de présenter un point de vue alternatif, mais cherchent délibérément à étouffer les voix ouïghoures.
La Turquie se classe au 163e rang sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de RSF. La Chine occupe le 178e rang et reste le premier geôlier de journalistes au monde, avec 121 journalistes actuellement détenus.
Cet article a été réalisé avec l'aide de la journaliste ouïghoure Gulchehra Hoja.