RSF - Reporters sans frontières

06/18/2026 | Press release | Distributed by Public on 06/18/2026 09:49

Menaces, intimidations, frappes : le périlleux travail des journalistes environnementaux au Liban

Dans ce pays où les sujets environnementaux touchent souvent aux intérêts du pouvoir, enquêter dérange. Les journalistes qui s'y risquent font l'objet d'actes d'intimidation et de menaces. En outre, le sud du pays, actuellement visé par des frappes de l'armée israélienne, est désormais un terrain meurtrier pour les journalistes qui voudraient informer sur les réserves naturelles qui s'y trouvent. Reporters sans frontières (RSF) alerte sur ces entraves et réitère son appel aux autorités de renforcer la protection des journalistes environnementaux.

La dernière fois que la journaliste Fadia Jomaa a pu se rendre à la réserve de tortues du village côtier de Mansouri, dans le sud du Liban, c'était début de 2025. "Je ne peux pas visiter la réserve, c'est trop dangereux", regrette-t-elle. La journaliste spécialisée sur les sujets environnementaux, qui travaille notamment pour les sites d'information Manateq et Silat Wassel, considère la réserve interdite d'accès de facto par l'armée israélienne. Son confrère Mounir Kabalan confirme : "Le désastre écologique est immense. Mais les rares journalistes qui s'y rendent travaillent sous la surveillance des drones et sous la menace de la mort", selon ce journaliste environnemental, collaborateur du site d'information indépendant Raseef22.

Il est désormais très difficile de couvrir le sud-Liban et la devastation environnementale qui le frappe, à l'heure où le gouvernement libanais accuse Israël de commettre un "écocide" : la destruction intentionnelle des ressources naturelles, avec, entre autres, la contamination des sols et l'utilisation du phosphore blanc, une substance chimique qui détruit les cultures et peut s'enflammer spontanément longtemps après avoir été dispersée. Plus aucune information, par exemple, sur l'état actuel de la réserve de Mansouri, ou de l'écosystème des tortues : "On ne peut pas se rendre sur place pour savoir si la plage est préservée ou si l'armée s'y est installée", déplore Fadia Jomaa. Ce littoral vierge s'étendant sur 1,5 km est un refuge pour les tortues vertes et les tortues Caretta Caretta, ainsi que pour tout un écosystème de biodiversité. Il est protégé par arrêté municipal et entretenu par des associations de la société civile. Il y a quelques années Fadia Jomaa a rencontré la fondatrice de l'initiative Mona Khalil. Celle-ci est hospitalisée en soins intensifs depuis le 6 juin, après avoir été grièvement blessée par une frappe israélienne qui a rasé sa maison à Mansouri. "Un crime contre une militante civile pour l'environnement", dénonce celle qui est devenue son amie, Fadia Jomaa. "Pour avoir des informations sur ces crimes, sur les réserves, nous nous appuyons désormais sur des images satellites et sur des rapports officiels. Mais même ces rapports se font de plus en plus rares. La priorité est donnée aux informations militaires et politiques. Comme toujours, l'environnement passe au second plan", déplore la journaliste.

"La plupart des crimes commis contre l'environnement se commettent dans l'ombre, loin des regards, sans que le public puisse en être informé. C'est précisément pour cela que le journalisme environnemental n'est pas un luxe : c'est une nécessité démocratique. Les crimes environnementaux au Liban, qu'ils soient commis par l'armée israélienne dans le sud du pays depuis 2023 ou par des acteurs nationaux depuis des années, affectent tous les aspects de la vie publique. Pollution, destruction des écosystèmes et des terrains agricoles : les journalistes qui documentent ces réalités rendent un service essentiel à la société. Pourtant, ils sont régulièrement visés par des d'intimidations. Dans le sud du Liban, ils vivent avec une menace encore plus grave : celle d'être tués à tout moment par l'armée israélienne qui occupe et bombarde des espaces protégés. RSF se tient à leurs côtés et appelle à leur protection."

Jonathan Dagher
Responsable du bureau Moyen-Orient de RSF

Au-delà de la guerre : les menaces locales

En temps de paix ou de guerre, les dossiers environnementaux sont souvent au cœur du débat public libanais. De la pollution du fleuve Litani dans le sud, aux carrières de pierre non réglementées, en passant par les constructions illégales sur les propriétés publiques en bord de mer.

Par exemple, en 2024, durant le cessez-le-feu, un projet immobilier local rognait sur la réserve naturelle de la ville de Tyr. Le journaliste indépendant Mahdi Krayem - collaborateur du site d'information Manateq et originaire de cette ville du sud du Liban - a été le premier à révéler l'affaire. Son reportage a déclenché une mobilisation publique, et une décision de justice a suspendu temporairement la construction. Mais en avril 2025, sept mois après la publication de son article, lorsque Mahdi Krayem et sa source se sont rendus sur place pour enquêter sur des travaux toujours en cours malgré la décision de justice, ils ont été arrêtés par les services de renseignement de l'armée. Mahdi Krayem a été libéré après cinq heures d'interrogatoire. "Nous n'avons pas été maltraités, raconte-il à RSF. Ils m'ont accusé d'avoir pénétré dans une base militaire et de l'avoir photographiée. Il s'agissait en fait d'une propriété publique et le projet était civil, commercial." Son confrère Mounir Kabalan résume : "Il est difficile d'enquêter sur des questions environnementales sans se heurter aux intérêts d'acteurs riches et puissants politiquement." Lorsqu'il tentait lui-même d'enquêter sur la pollution émanant des générateurs privés dans les quartiers résidentiels de la capitale, Beyrouth, dans un pays où l'État peine à assurer l'approvisionnement en électricité, il a été menacé par téléphone : "Éloignez-vous de la mafia des générateurs. Ils sont prêts à tout pour éliminer ceux qui interfèrent avec leur travail", lui aurait-on signifié. Face aux risques d'entraves, Mounir Kabalan publie ses reportages sous pseudonyme. "Les responsables de ses crimes environnementaux n'aiment pas les journalistes", déclare-t-il.

Un sujet largement méprisé

Moustapha Raad, journaliste indépendant, spécialisé sur l'environnement, collaborateur de plusieurs médias locaux comme l'Orient le Jour, et formateur en journalisme, apporte lui aussi un témoignage sur les entraves auxquelles il a été confronté : "En 2017, j'ai utilisé un drone pour filmer une décharge qui enfouissait les déchets sans les recycler. Deux agents de sécurité m'ont abordé rapidement et m'ont ordonné de supprimer mes images, explique-t-il. Heureusement, j'avais des copies." Le journaliste précise également que ce sujet est méthodiquement mis de côté. "Des journaux libanais renommés consacraient autrefois une page entière à l'environnement chaque jour. Mais dès qu'un conflit armé ou un problème politique survenait, cette page disparaissait pour laisser place à des sujets jugés plus importants." Et il déplore : "Travailler sur l'environnement est considéré comme un luxe." Un constat que partage sa consœur Fadia Jomaa, qui précise : "Comme si ce n'était pas important".

Les journalistes environnementaux ont, en outre, du mal à obtenir une formation adéquate, un financement suffisant, ou tout simplement à faire valider leurs propositions au sein de leurs rédactions. Les risques sont multiples et le coût est lourd : moins d'informations sur des sujets brûlants pour le public. "Notre enquête sur la réserve de Tyr a fait beaucoup de bruit", rappelle Mahdi Krayem. "Elle a incité les gens à agir. Mais mon arrestation a servi de leçon aux autres. Désormais, les journalistes doivent tous réfléchir à deux fois avant d'aller sur le terrain."

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Publié le 18.06.2026
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