RSF - Reporters sans frontières

07/29/2026 | Press release | Archived content

Pérou : RSF appelle la présidente Keiko Fujimori à améliorer la situation alarmante de la liberté de la presse

Keiko Fujimori est entrée en fonction le 28 juillet en tant que présidente du Pérou, à l'issue de l'année la plus meurtrière pour la presse dans le pays depuis près de trois décennies, avec quatre journalistes tués en 2025. En outre, menaces, attaques violentes ou encore pressions exercées par des acteurs étatiques, font partie des violations de la liberté de la presse qui se poursuivent en 2026. Reporters sans frontières (RSF) formule sept recommandations à destination des autorités afin de protéger les journalistes et les médias, et appelle le nouveau gouvernement à mettre en place des garanties concrètes permettant à la presse d'enquêter librement et en toute sécurité sur les détenteurs du pouvoir.

La situation du journalisme au Pérou ne peut être ignorée. Le pays occupe la 144e place sur 180 dans le Classement mondial de la liberté de la presse, et l'année dernière a été la plus meurtrière pour la presse péruvienne depuis près de trente ans. Les enquêtes sur les meurtres des quatre journalistes tués en 2025 - Gaston Medina Sotomayor, Raul Celis Lopez, Juan Fernando Nunez Guevara et Mitzar Castillejos Tenazoa - n'ont toujours pas permis d'identifier l'ensemble des responsables ni de faire toute la lumière sur leurs motivations, et les auteurs de ces crimes n'ont toujours pas eu à répondre de leurs actes. Au cours des deux derniers mois seulement, un engin explosif a été lancé sur le domicile du journaliste Julio Aquise après ses révélations sur la corruption policière pour le média En Directo JA. Son confrère Kevin Rodriguez, des radios Otorongo News et La Voz de la Selva, a, quant à lui, découvert à son domicile une enveloppe contenant deux balles et un message de menace après avoir enquêté sur l'utilisation de fonds publics municipaux.

Il appartient désormais à Keiko Fujimori d'inverser cette dynamique de détérioration.

"Keiko Fujimori hérite d'un pays où l'impunité et les pressions contre le journalisme se sont banalisées. Dès le premier jour de son mandat, son gouvernement devra démontrer que les institutions de l'État ne seront pas utilisées pour protéger les puissants ou sanctionner le travail d'enquête des journalistes. Rendre justice aux reporters tus, protéger la confidentialité des sources et préserver les archives journalistiques constituent quelques-uns des premiers tests auxquels sera confronté le nouveau gouvernement et qui permettront d'évaluer son engagement en faveur du droit du public péruvien à une information libre.

Artur Romeu
Directeur du bureau Amérique latine de RSF

D'inquiétantes décisions législatives et judiciaires en 2026

Outre les violences visant les journalistes, les institutions étatiques sont de plus en plus souvent instrumentalisées contre la presse. Au cours des six derniers mois, une série de décisions législatives et judiciaires préoccupantes ont été prises, risquant de porter atteinte à la liberté des médias.

Le 24 février, des journalistes se sont vu refuser l'accès au palais du gouvernement lors de la prestation de serment du nouveau cabinet. Puis, le 26 juillet, des journalistes ont été empêchés d'entrer dans l'hémicycle du Sénat lors de l'élection de son premier bureau et ont dû se contenter de la retransmission officielle du Congrès. Un accès direct est indispensable pour permettre aux journalistes d'observer les débats, d'interroger les responsables publics et de rendre compte de manière indépendante des décisions d'intérêt général.

En mars 2026, le général de l'armée à la retraite et ancien candidat à la mairie de Lima, Daniel Urresti, a été remis en liberté après que le Tribunal constitutionnel a annulé sa condamnation à douze ans de prison pour l'assassinat, en 1988, du journaliste Hugo Bustios. Cette condamnation constituait une avancée exceptionnelle dans la lutte contre l'impunité des crimes commis contre les journalistes. Pour RSF, la décision du Tribunal représente un grave recul et illustre les conséquences de l'affaiblissement des contre-pouvoirs sur la liberté de la presse.

En avril 2025, la loi 32301 renforçant le contrôle de l'État sur les organisations indépendantes, y compris les médias, recevant des financements internationaux est entrée en vigueur. Cette loi - promue par Fuerza Popular, le parti dirigé par Keiko Fujimori - ne fixe aucun seuil minimal de financement et soumet ces organisations à des obligations d'enregistrement, à des inspections administratives, à des sanctions et à des restrictions d'accès aux financements. Elle interdit également l'utilisation de ces fonds pour engager des procédures administratives, judiciaires ou toute autre action contre l'État péruvien.

Après que le Congrès a recommandé l'ouverture de poursuites pénales contre le directeur du média numérique IDL-Reporteros Gustavo Gorriti, en juin 2026,, un procureur a demandé, en juillet, son renvoi devant la justice pour des accusations de corruption, présentant ses relations avec certains procureurs et les enquêtes publiées par son média comme de possibles avantages illicites. Le cas de Gustavo Gorriti est emblématique d'un phénomène plus large de tentatives de surveillance, de menaces et de procédures judiciaires visant les journalistes enquêtant sur la corruption et les hauts responsables politiques. Son média fait également l'objet d'inspections administratives dans le cadre de la loi 32301.

Toujours en juin, le parquet spécialisé dans les infractions contre l'ordre public a engagé des poursuites pénales contre la journaliste Claudia Cisneros, du média Wayka, à la suite de commentaires publiés sur les réseaux sociaux concernant la transparence du processus électoral.

Le 2 juillet, le Tribunal constitutionnel - plus haute autorité chargée d'interpréter la Constitution - a rendu publique une décision ordonnant la suppression de trois articles publiés en 2014 par le journal El Comercio. Le quotidien avait pourtant actualisé ces articles en y ajoutant des informations innocentant l'une des personnes mentionnées. Malgré cela, le Tribunal a ordonné leur suppression intégrale. Cette décision pourrait encourager de nouvelles demandes visant à effacer des informations initialement exactes concernant des affaires de corruption, de criminalité organisée ou d'autres sujets d'intérêt public.

En juillet 2026, la loi 32735 a attribué aux juridictions militaires et policières la compétence de juger les infractions présumées commises par des membres des forces de sécurité dans l'exercice de leurs fonctions. Désormais, les violences commises par des policiers ou des militaires contre des journalistes lors de manifestations ou d'opérations de sécurité pourraient donc être examinées par les juridictions militaires ou policières, plutôt que par des autorités judiciaires civiles indépendantes.

Les sept recommandations de RSF au nouveau gouvernement

RSF appelle la présidente Keiko Fujimori, le Congrès et le ministère public à :

  • publier des rapports d'avancement publics et vérifiables sur les enquêtes concernant les quatre meurtres de journalistes commis en 2025 ainsi que les attaques contre des journalistes recensées en 2026 ;

  • mettre en place un mécanisme spécialisé de protection des journalistes, doté d'un budget propre, capable de répondre rapidement et présent également en dehors de la capitale ;

  • modifier la loi 32301 afin d'abroger les contrôles arbitraires et les sanctions visant les médias et les organisations journalistiques recevant des financements internationaux ;

  • garantir la confidentialité des sources, l'intégrité des archives journalistiques et le droit de préserver des informations fiables dans l'intérêt public ;

  • mettre fin au recours abusif aux poursuites pénales, aux mesures de surveillance et aux enquêtes parlementaires destinées à intimider les journalistes enquêtant sur les détenteurs du pouvoir ;

  • veiller à ce que les attaques commises contre des journalistes par des agents de l'État soient instruites par la justice ordinaire, sous le contrôle d'autorités judiciaires indépendantes, et non par des juridictions militaires ou policières ;

  • garantir aux journalistes un accès physique au Congrès et au palais présidentiel afin de leur permettre d'assurer une couverture de l'actualité sur le terrain.

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Publié le 29.07.2026
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