05/19/2026 | Press release | Distributed by Public on 05/19/2026 11:23
Reporters sans frontières (RSF) a recueilli les témoignages de cinq journalistes palestiniens de Gaza incarcérés après le 7 octobre 2023 en Israël, dont le cameraman de la société de production Ain Media Alaa al-Sarraj, le chef du bureau local du journal Al-Araby Al-Jadeed Diaa al-Kahlout, le reporter de la chaîne Palestine Today Shady Abu Sedo et le responsable local du quotidien palestinien Al-Quds Emad al-Ifranji. Ils font état d'arrestations ciblées, d'interrogatoires liés à leur métier et de sévices cruels, aux mains de leurs geôliers israéliens. L'organisation dénonce des actes inhumains répétés perpétrés par l'armée et l'agence de sécurité intérieure d'Israël.
Le temps où Shady Abu Sedo réalisait des reportages paraît aujourd'hui appartenir à une autre vie. Le dernier ne remonte pourtant qu'au 18 mars 2024. Ce jour-là, le caméraman de la chaîne Palestine Today est à l'hôpital Al-Shifa de Gaza pour interviewer des victimes de bombardements israéliens, déclenchés cinq mois plus tôt en riposte aux attaques de la branche armée du Hamas du 7 octobre 2023. Arrêté par des soldats après s'être identifié comme journaliste, Shady Abu Sedo est détenu, à partir de cette date, 572 jours sur la base militaire de Sde Teiman, à 30 kilomètres de la bande de Gaza dans le désert du Néguev, puis dans les prisons d'Ofer et de Ketziot-Al Naqab.
Au terme de ce gouffre d'un an et demi de torture et de privations, d'interrogatoires et de violences en partie liés à son métier, il demeure, à 36 ans, meurtri par des traumatismes et des séquelles physiques qui l'empêchent de reprendre son travail. "Puisque tu as laissé ta caméra à l'hôpital Al-Shifa, je vais te crever l'œil," lui avait annoncé l'un de ses bourreaux, en référence au lieu de son arrestation, avant de le rouer de coups au visage. Son œil droit n'a de fait pas recouvré la vue. La gale contractée en prison continue de l'assaillir et il souffre désormais d'épilepsie, d'insomnie et d'anorexie. "Après avoir vu les scènes auxquelles j'ai assisté, je ne peux plus rester chez moi entre quatre murs, ni regarder le ciel sans faire de crise. Si je ne prends pas de sédatifs, je me mets soudain à hurler," explique le reporter rescapé, libéré le 11 octobre 2025.
Aucun des cinq journalistes interviewés par RSF (l'un d'eux a requis l'anonymat par peur de représailles de la part de l'armée israélienne) n'a pu poursuivre son activité professionnelle après sa détention. Lorsqu'il ne s'agit pas de graves blessures physiques et psychologiques infligées lors de leur détention, les destructions provoquées par les bombardements de l'armée israélienne sont en cause. Après sa libération, Shady Abu Sedo n'a pas retrouvé sa maison, frappée par l'aviation israélienne. "J'ai perdu ma maison, ma voiture et tout mon matériel de reportage d'une valeur de plus de 50 000 dollars [environ 43 000 euros]," détaille quant à lui Alaa al-Sarraj, détenu 692 jours du 16 novembre 2023 au 11 octobre 2025. "Mais je peux repartir de zéro," assure ce journaliste de 35 ans, employé de la société de production Ain Media, dont l'ensemble des archives de reportages ont été détruites et deux journalistes tués par l'armée israélienne, tandis qu'un autre est incarcéré et deux sont portés disparus depuis le 7 octobre 2023.
Carte de presse en main
Comme Shady Abu Sedo, les quatre autres professionnels de l'information interviewés par RSF témoignent avoir explicitement signifié à l'armée israélienne être journaliste - dont le travail doit être protégé en terrain de guerre selon le droit international - au moment de leur arrestation dans la bande de Gaza. Pour Alaa al-Sarraj, c'était au check-point de Netzarim installé par l'armée israélienne sur la route Salah al-Din pour filtrer la population au centre du territoire assiégé. Le 16 novembre 2023, "j'ai été interrogé sur place, j'ai attesté que j'étais journaliste et c'est sur cette base que j'ai été arrêté," explique-t-il.
Le mois suivant, Diaa al-Kahlout, alors directeur de l'antenne gazaouie du quotidien international basé au Qatar Al-Araby Al-Jadeed (The New Arab en anglais), brandit même sa carte de presse alors qu'il indique son métier à plusieurs reprises aux soldats israéliens qui l'interpellent violemment, le 7 décembre 2023 à Beit Lahya, au nord de la bande de Gaza. "Peu importe," aurait rétorqué d'abord l'un d'eux, avant que le journaliste se retrouve placé parmi un groupe de plusieurs centaines d'hommes captifs, dénudés et ligotés, comme en atteste une vidéo filmée par un soldat israélien.
Tout au long de cette interpellation puis de son transfert, le journaliste, qui avait alors 37 ans, est frappé et interrogé par les militaires qui l'encadrent, ainsi que par un officier qui dit appartenir au Shin Bet, l'agence de renseignement intérieur d'Israël. Ils le questionnent sur ses articles, ses liens supposés avec des membres du Hamas ou encore sur le propriétaire de son média. Alors qu'il tente de s'expliquer, un soldat le bâillonne avec du scotch. "J'ai perdu tout espoir," se souvient-il, à cet instant, le dernier avant d'être "jeté dans un camion" et d'être conduit de force en territoire israélien.
"Je te connais, t'es un journaliste"
Emad al-Ifranji n'a quant à lui nul besoin de se présenter. Lorsqu'il est arrêté dans la nuit du 18 mars 2024 à l'hôpital Al-Shifa, où il se trouvait pour bénéficier d'électricité et d'une connexion Internet pour son travail, le directeur du quotidien palestinien Al-Quds à Gaza, aujourd'hui âgé de 57 ans, est immédiatement identifié par le soldat israélien qui l'appréhende. "Je te connais, t'es un journaliste chevronné", lui aurait dit ce dernier, selon le témoignage d'Emad al-Ifranji, qui poursuit : "J'ai répondu que c'était vrai, il m'a traîné brutalement hors du bâtiment des consultations externes, et c'est là qu'a commencé le voyage."
De Sde Teiman à Ofer, Ketziot et Nafah
Cette descente dans l'enfer carcéral israélien débute à l'intérieur des baraquements de Sde Teiman. "À partir de là, tu perds ton nom pour devenir un numéro," relate Emad al-Ifranji, qui sera, comme Shady Abu Sedo, détenu 572 jours. Les cinq journalistes interviewés par RSF ont été incarcérés en premier lieu sur cette base militaire du sud d'Israël, dénoncée par des organisations israéliennes et internationales de défense des droits humains comme un camp de torture.
À la merci de leurs geôliers, les journalistes témoignent avoir subi violences, humiliations et privations. Leurs récits ont en commun la terreur face aux passages à tabac aléatoires alors qu'ils gardent en permanence les yeux bandés. Les fractures qui en résultent sont systématiquement laissées sans soins, entraînant des complications douloureuses et souvent irréversibles. La quantité de nourriture et les heures de sommeil autorisées les maintiennent à peine en vie pour recevoir les coups et les insultes de soldats hilares. Certains ont été témoins du meurtre de codétenus ou du viol d'un autre par un chien.
Succèdent à Sde Teiman, pour quatre des journalistes interviewés, la prison d'Ofer, à proximité de Ramallah, en Cisjordanie occupée, où une unité militaire a été établie pour les captifs de Gaza, et celle de Ketziot-Al Naqab, proche du Sinaï égyptien, précédée, dans le cas d'Alaa al-Sarraj, par celle de Nafha, au sud du Néguev. Les violations et les mauvais traitements contre les détenus y demeurent la norme. Seul Diaa al-Kahlout a été libéré au terme de 33 jours de violences et de traitements cruels et inhumains endurés sur la base militaire israélienne.
Les interrogatoires d'Aman et du Shin Bet
Ceux qui sont ressortis de Sde Teiman parlent d'une machine à "soumettre les hommes", rappelle l'un des cinq journalistes survivants. Rouage essentiel de la mécanique tortionnaire, les interrogatoires cruels qui y sont pratiqués font des journalistes des cibles distinctes. Ainsi, Shady Abu Sedo, avant d'être conduit à l'officier qui s'est acharné sur son œil droit, a été attaché des heures au "frigo", une cellule de deux mètres sur un mètre équipée d'une climatisation "qui te mord les os". Il a ensuite été interrogé, selon lui, par un officier d'Aman, l'agence du renseignement militaire, spécifiquement sur son travail : a-t-il filmé au nord de la bande de Gaza ? S'y trouvait-il en reportage le 7 octobre 2023 ? Connaît-il des journalistes qui ont couvert les attaques des combattants du Hamas ? "J'ai tué tous les journalistes, et j'ai amené ici ceux que je n'ai pas pu tuer," conclut l'homme qui le questionne, toujours selon les souvenirs de Shady Abu Sedo, enfermé les jours suivants dans le "disco", un bâtiment de Sde Teiman conçu pour pousser les prisonniers à l'épuisement au moyen de puissantes enceintes diffusant en continu de la musique. Un autre journaliste interviewé par RSF a lui aussi été soumis à cette torture.
Si la quasi-totalité des détenus de Sde Teiman ont subi de tels interrogatoires, notamment pour être questionnés sur le sort des otages israéliens, les reporters sont soumis à "des questions techniques qui se concentrent sur le travail journalistique dans la bande de Gaza," souligne Alaa al-Sarraj. Lui a, en effet, été interrogé sur son parcours universitaire et son réseau professionnel : des médecins de l'hôpital Al-Shifa, des hommes politiques, des organisations politiques, ses confrères de Gaza. "Ils m'ont aussi posé des questions que l'on pourrait dire de stratégie", poursuit-il. À des postes de responsabilité dans leurs médias respectifs, Emad al-Ifranji et Diaa al-Kahlout ont été soumis, aux mains d'Aman et du Shin Bet, à pas moins de quatre de ces interrogatoires extrêmements violents, signe d'une attention particulière prêtée aux journalistes afin de tenter de collecter des informations jugées tactiques par les autorités israéliennes dans le cadre du conflit. En mars 2024, au cours des premières semaines de son incarcération à Sde Teiman, Emad al-Ifranji est questionné, lors de deux interrogatoires séparés d'une dizaine de jours, sur une interview qu'il a réalisée treize ans plus tôt, celle de du dirigeant du Hamas dans la bande de Gaza, Yahya Sinouar, alors recherché par l'armée israélienne qui le considère comme l'organisateur des attaques du 7 octobre 2023 et le tuera pour cela le 16 octobre 2024.
Des "combattants illégaux" selon la justice israélienne
Les juges du tribunal de Beer-Sheva ont recouvert d'un vernis légal cette incarcération prolongée de civils identifiés comme journalistes par les renseignements israéliens. Au fil d'audiences expéditives en visioconférence ou par téléphone et sans avocat, la cour du district sud d'Israël, compétente en vertu d'une loi de 2002 sur "les combattants illégaux" révisée après le 7 octobre 2023 et applicable aux milliers de captifs de Gaza, a approuvé à plusieurs reprises la poursuite de leur détention d'une durée indéterminée. "Il est présumé que si un détenu correspond à la définition de journaliste, ce fait est porté à l'attention de la cour ; toutefois, nous ne disposons d'aucune information particulière à ce sujet," assure le ministère israélien de la Justice.
À l'instar de son utilisation contre les journalistes, cette loi, basée sur un terme "indéfini et donc susceptible d'abus et incompatible avec le principe de légalité", selon un rapport de l'ONU de 2007, permet de "justifier l'arrestation de ces milliers de détenus de Gaza et leur maintien en prison pour des périodes indéfinies sur la base d'informations secrètes", contextualise une avocate spécialiste du système carcéral israélien pour les Palestiniens.
Quatres soldats tiennent Emad al-Ifranji en joue, leur viseurs laser pointés sur son visage, au cours de sa première audience. Ce dont le ministère de la Justice dit n'avoir "aucune connaissance". Alors que la session dure moins de cinq minutes, Emad al-Ifranji parvient à rappeler à la cour qu'il est "protégé en vertu du droit international et de la quatrième convention de Genève". "Comment puis-je être un combattant illégal, je suis journaliste", s'est défendu, de son côté, Shady Abu Sedo face à un magistrat de Beer-Sheva via une webcam. La réponse a été sans appel : "Vous appartenez à la presse palestinienne terroriste."
Quelques jours avant leur libération, ces journalistes ont été convoqués par le renseignement militaire israélien qui a pour procédure habituelle de soumettre les détenus à une ultime épreuve d'intimidation. Certains d'entre eux témoignent avoir été expressément mis en garde contre la reprise de leur métier.
"Les faits rapportés sont accablants pour les autorités israéliennes : qu'il s'agisse de l'armée, du Shin Bet ou de la justice. Ces journalistes ont été arrêtés en connaissance de leur profession et dans certains cas en raison de celle-ci. Leur métier a justifié des interrogatoires qui relèvent de la torture au cours d'une détention arbitraire rendue légale par des juges. Ces actes répétés témoignent d'une persécution systématique des journalistes en Palestine dans le but d'empêcher la couverture médiatique des violations du droit commises par l'État israélien. RSF continue d'exiger la libération immédiate de tous les journalistes palestiniens arbitrairement détenus par Israël."
Contactée par RSF au sujet des témoignages des cinq journalistes incarcérés, l'armée israélienne se défend de "s'en prendre intentionnellement aux journalistes" et, malgré l'accumulation de preuves accablantes, "rejette les allégations concernant les mauvais traitements systématiques infligés aux détenus, notamment aux journalistes." Le Shin Bet n'a pas répondu aux questions de RSF.
Selon RSF, 19 journalistes palestiniens demeurent arbitrairement détenus par les autorités israéliennes. Deux d'entre eux ont été, comme les témoins cités dans cet article, capturés dans la bande de Gaza après le 7 octobre 2023 : Hani Issa, rédacteur en chef de Quds Net, et Amjad Arafat, reporter pour la société de production Ain Media. Figure du journalisme en Palestine, le grand reporter Ali Samoudi, basé à Jénine, au nord de la Cisjordanie occupée, a été libéré le 30 avril 2026 après un an d'emprisonnement injuste. Il a déclaré le jour de sa libération avoir perdu près de 60 kilos au cours de sa détention, pointant les mauvais traitements infligés par les autorités israéliennes.