01/19/2026 | Press release | Archived content
La croissance économique mondiale continue de faire preuve d'une remarquable résilience, malgré l'incertitude accrue et les fortes perturbations des échanges causées par les droits de douane américains. Nos dernières projections indiquent que la croissance mondiale se maintiendra à 3,3 % cette année, soit une révision à la hausse de 0,2 point de pourcentage par rapport aux estimations d'octobre, essentiellement en raison des améliorations enregistrées aux États-Unis et en Chine. Fait notable, les projections actuelles restent globalement inchangées par rapport à l'année précédente, tandis que l'économie mondiale se remet de l'incidence immédiate du choc des droits de douane.
Cette vigueur inattendue tient à un ensemble de facteurs : l'apaisement des tensions commerciales, des mesures de relance budgétaire plus importantes que prévu, des conditions financières accommodantes, l'agilité du secteur privé face aux perturbations des échanges, ainsi que l'amélioration des cadres d'action, en particulier dans les pays émergents.
Un autre facteur essentiel de cette résilience réside dans l'essor continu des investissements dans le secteur des technologies de l'information (TI), notamment dans l'intelligence artificielle (IA). Alors que l'activité manufacturière reste atone, l'investissement dans les TI en pourcentage de la production économique des États-Unis a atteint son plus haut niveau depuis 2001, ce qui a fortement stimulé l'ensemble de l'activité et de l'investissement des entreprises. Bien que cet essor soit principalement concentré aux États-Unis, il a aussi des retombées positives à l'échelle mondiale, en particulier sur les exportations technologiques asiatiques.
Des conditions financières favorables
Cette vague d'investissements dans les TI témoigne de l'optimisme des entreprises et des marchés quant au pouvoir transformateur des récentes innovations technologiques (en matière d'automatisation et d'IA) pour doper la productivité et les bénéfices. Depuis l'apparition, fin 2022, des premiers outils d'IA générative grand public, le cours des actions s'est envolé.
Des conditions financières favorables et des résultats solides ont soutenu la hausse des cours et aidé à financer de nouvelles dépenses en capital. Mais à mesure que l'expansion s'accélère, le financement par l'emprunt augmente, ce qui accentue l'effet de levier. Cette évolution s'accompagne de risques notables : un levier plus élevé pourrait amplifier les chocs si les rendements ne se concrétisaient pas ou si les conditions financières globales venaient à se resserrer, ce qui aurait des répercussions négatives sur les entreprises et susciterait des craintes de retombées sur l'ensemble du système financier.
De plus, la rentabilité pourrait devenir sensible aux hypothèses relatives aux plans d'amortissement des processeurs avancés. Des mises à niveau fréquentes de l'équipement réduiront les marges bénéficiaires, pèseront sur les bénéfices et nécessiteront un recours accru à l'endettement. Ces éléments rappellent l'importance de suivre de près l'accumulation de dette et le risque qu'elle accentue les vulnérabilités.
Tirer les enseignements de la bulle Internet
La comparaison avec la bulle Internet de 1995-2000 est éclairante. Certes, la part des investissements dans les TI dans le produit intérieur brut est globalement proche de celle observée à l'époque, mais la hausse récente a été plus progressive et n'a véritablement accéléré que l'an dernier. Par ailleurs, même si les valorisations boursières rapportées à la production économique ont augmenté à un rythme comparable lors des deux épisodes, la hausse des ratios cours-bénéfices est plus modérée aujourd'hui, compte tenu de bénéfices plus robustes.
Dans l'ensemble, notre analyse indique que la surévaluation potentielle de l'indice boursier large aux États-Unis ne représente que la moitié environ de celle observée lors de la bulle Internet. Cela dit, la vulnérabilité globale de la croissance macroéconomique mondiale à une correction des valorisations dans le secteur technologique peut être considérable, et ce, pour trois raisons.
Premièrement, la hausse des cours des actions ces dernières années a été principalement tirée par le secteur des technologies, en particulier pour les actions liées à l'IA, et ce groupe restreint est devenu un moteur clé de l'indice. Deuxièmement, de nombreuses entreprises essentielles liées à l'IA ne sont actuellement pas cotées en bourse. Leurs emprunts pourraient avoir des conséquences inédites par rapport à la période de la bulle Internet. Troisièmement, la capitalisation boursière a explosé par rapport à la production, de 132 % en 2001 à 226 % aujourd'hui pour les États-Unis. Ainsi, même une correction plus modeste pourrait avoir un effet notable sur la consommation globale.
Risques pesant sur les perspectives
À terme, l'essor technologique actuel fait peser d'importants risques sur l'économie mondiale, qui pourraient conduire à réviser les perspectives aussi bien à la hausse qu'à la baisse. Du côté positif, l'IA pourrait commencer à tenir ses promesses en matière de productivité, ce qui se traduirait par une augmentation de l'activité aux États-Unis et dans le monde de 0,3 % cette année par rapport au scénario de référence.
À l'inverse, les entreprises d'IA pourraient ne pas être en mesure de dégager des bénéfices à la hauteur de leurs valorisations élevées ; le sentiment du marché pourrait alors se détériorer. À titre de référence, comme indiqué dans l'édition d'octobre 2025 des Perspectives de l'économie mondiale, une légère correction des valorisations des actions dans le domaine de l'IA, conjuguée à un resserrement des conditions financières, pourrait réduire la croissance mondiale de 0,4 % par rapport au scénario de référence. Cette situation pourrait avoir des conséquences considérables si l'investissement réel dans les technologies diminuait plus fortement, déclenchant une réaffectation coûteuse du capital et de la main-d'œuvre. Si l'on ajoute à cela des gains de productivité totale des facteurs plus faibles que prévu et une correction plus marquée sur les marchés boursiers, les pertes de production à l'échelle mondiale pourraient encore augmenter, en particulier dans les régions à forte composante technologique comme les États-Unis et l'Asie.
Compte tenu de la hausse de la part des investisseurs étrangers dans les actions américaines depuis une décennie, cette forte correction pourrait également déclencher des pertes de richesse considérables en dehors des États-Unis et freiner la consommation, propageant ainsi le ralentissement à l'échelle mondiale. Même les pays peu exposés à la technologie, dont de nombreux pays très endettés et à faible revenu, subiraient les retombées d'un affaiblissement de la demande extérieure et la hausse des coûts des emprunts extérieurs.
Ces risques baissiers surviennent dans un contexte où les incertitudes géopolitiques s'accentuent, où les contrôles à l'exportation sur des intrants essentiels et les restrictions commerciales se multiplient, et où de nombreux pays disposent d'un espace budgétaire limité. Si ces tensions venaient à se conjuguer à une réévaluation de la croissance de la productivité liée à l'IA et à une revalorisation des actifs à risque, un cercle vicieux pourrait s'enclencher.
Des politiques en faveur de la stabilité, de la discipline et de l'inclusion
Compte tenu des valorisations d'actifs excessives, du recours accru à l'endettement et de l'incertitude élevée, une surveillance prudentielle rigoureuse se révèle essentielle pour préserver la stabilité financière. La supervision et la réglementation doivent garantir des normes de souscription solides pour les établissements bancaires et non bancaires, en particulier ceux qui sont exposés au secteur technologique. Il convient de respecter les normes internationales en matière de fonds propres et de liquidités bancaires. Les responsables politiques doivent être prêts à déployer des plans d'urgence adaptés à divers risques.
La politique monétaire demeure un véritable exercice d'équilibriste. S'il se poursuivait, l'essor technologique pourrait faire monter les taux d'intérêt naturels, comme ce fut le cas lors de la bulle Internet, ce qui nécessiterait un resserrement de la politique monétaire. Une telle évolution comprimerait l'espace budgétaire, surtout dans les pays qui ne bénéficient pas d'un surcroît de croissance lié à l'IA.
Si le scénario pessimiste venait à se concrétiser, le déclin rapide de la demande globale imposerait un abaissement immédiat des taux directeurs.
Un diagnostic et un calibrage appropriés de la politique monétaire pour parvenir à la stabilité des prix exigent que les banques centrales agissent dans le cadre de leur mandat. L'indépendance de la banque centrale demeure fondamentale pour la stabilité monétaire et financière et la croissance économique, car elle protège la crédibilité de la politique monétaire et soutient l'ancrage des anticipations d'inflation.
Sur le plan budgétaire, les autorités devraient redoubler d'efforts pour réduire la dette publique et reconstituer la marge de manœuvre là où c'est nécessaire.
Les incidences inégales de l'IA sur les travailleurs sont une autre considération importante. Si l'innovation est un moteur de la croissance, elle peut aussi entraîner des pertes d'emplois et faire baisser les salaires de certaines catégories de main-d'œuvre. Les politiques devraient viser à abaisser les barrières à l'entrée, aider les travailleurs à acquérir les compétences nécessaires, favoriser la mobilité professionnelle au moyen de programmes ciblés et préserver la compétitivité des marchés, afin de faciliter l'entrée de nouveaux acteurs et de faire en sorte que les bénéfices de l'innovation soient largement partagés.
Une question d'équilibre
La croissance mondiale a remarquablement bien résisté malgré les perturbations des échanges, mais cette résilience masque des fragilités sous-jacentes liées à la concentration des investissements dans le secteur des technologies. En outre, les effets négatifs des perturbations des échanges sur la croissance devraient s'accumuler au fil du temps.
Les investissements axés sur l'IA offrent des possibilités de changements transformateurs, mais ils s'accompagnent aussi de risques financiers et structurels qui appellent à la vigilance. Pour les responsables politiques comme pour les investisseurs, tout l'enjeu est de trouver un équilibre entre optimisme et prudence, afin de veiller à ce que la vague technologique actuelle débouche sur une croissance durable et inclusive, et non sur une nouvelle alternance d'expansion et de récession. Cet équilibre est d'autant plus important dans un contexte marqué par des tensions géopolitiques croissantes et par des menaces grandissantes sur les cadres institutionnels, qui rendent la mise en œuvre de bonnes politiques plus difficile.