10/01/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/01/2026 10:27
À l'occasion du huitième anniversaire de l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite en Turquie, le 2 octobre 2018, Reporters sans frontières (RSF) revient sur huit ans d'impunité, deux procès ratés, et une procédure saoudienne relevant de la mascarade. La France pourrait bien être le dernier espoir d'obtenir justice pour ce journaliste, qui était notamment chroniqueur pour le quotidien américain The Washington Post. En mai 2026, le Parquet national antiterroriste français a annoncé qu'un juge d'instruction allait enquêter sur le meurtre de Jamal Khashoggi, sa désignation reste attendue. Reporters sans frontières (RSF) jouera pleinement son rôle de partie civile en soutien à l'instruction et appelle toutes les parties qui seront sollicitées pour l'établissement des responsabilités à coopérer à l'enquête.
Justice n'a toujours pas été rendue à Jamal Khashoggi, huit ans après le meurtre de ce journaliste saoudien, et chroniqueur du quotidien américain The Washington Post, dans l'enceinte du consulat général d'Arabie saoudite en Turquie, à Istanbul. Malgré une abondance de preuves, deux procès ratés - un en Turquie et un aux États-Unis où vivait le professionnel de l'information -, une plainte déposée sans succès par RSF en Allemagne, et un procès opaque en Arabie saoudite, seul huit des 15 suspects principaux ont été condamnés à des peines de prison : certains étaient membres des services des renseignements saoudiens ou de la garde royale saoudienne. Selon une enquête du quotidien britannique The Guardian en 2021, au moins trois d'entre eux auraient purgé leur peine dans des villas de luxe à Riyad, la capitale saoudienne. Aucune des personnalités politiques de haut rang soupçonnées d'avoir orchestré ce meurtre, y compris le prince héritier lui-même, n'a été jugée.
Mais en mai 2026, une avancée a eu lieu : le Parquet national antiterroriste (PNAT) français a annoncé l'ouverture d'une instruction sur ce meurtre, sur la base d'une plainte déposée en 2022 par RSF et l'association de défense des droits humains Trial International, ainsi que l'organisation Democracy for the Arab World Now (DAWN), fondée par Jamal Khashoggi. DAWN a finalement été écartée faute de capacité à agir. Cette plainte vise le prince héritier saoudien en personne, Mohammed ben Salmane, l'accusant de "complicité de tortures et disparition forcée en bande organisée."
"Il y a huit ans, Jamal Khashoggi a été drogué, tué puis démembré, au sein du consulat d'Arabie saoudite en Turquie. Cette opération n'a pas été menée par des clandestins, mais par des tueurs mandatés par les plus hauts de la hiérarchie du régime saoudien. Nous le savons grâce à une multitude de preuves, d'enregistrements et d'images vidéo qui nous permettent de retracer les détails macabres de ce crime, quasiment à la minute près. Et pourtant, huit ans plus tard, aucune justice. L'ouverture d'une instruction judiciaire en France en 2026 donne de l'espoir, d'autant plus que c'est la seule procédure judiciaire en cours dans le monde aujourd'hui. En 2025, le régime saoudien a exécuté un autre journaliste, Turki al-Jasser, qui a auparavant enduré sept ans de détention arbitraire. Rendre justice à Jamal Khashoggi et lutter contre l'impunité sont essentiels pour protéger les journalistes."
Pressions politiques : deux procédures annulées et un simulacre de procès
Procès en Turquie (juillet 2020 - avril 2022)
En juillet 2020, un procès par contumace visant 20 suspects inculpés s'est ouvert en Turquie. En septembre de la même année, six autres ont été inculpés. RSF a tenté sans succès de se constituer partie civile. Bien qu'aucun suspect ne se soit présenté au tribunal, les audiences se sont poursuivies pendant deux ans, c'est-à-dire jusqu'au 22 avril 2022, date à laquelle un procureur turc a suspendu le procès et l'affaire a été transférée aux tribunaux saoudiens. Considérant qu'elle avait déjà jugé les suspects, l'Arabie saoudite a classé l'affaire. Cinq jours plus tard, le président turc Recep Tayyip Erdoğan s'est rendu en Arabie saoudite pour la première fois depuis le meurtre, dans le but principal de rétablir les relations turco-saoudiennes et de solliciter des investissements saoudiens, pour remedier l'aggravation de la crise économique en Turquie.
Instruction aux États-Unis (octobre 2020 - décembre 2022)
En octobre 2020, Hatice Cengiz, la fiancée de Jamal Khashoggi, et l'organisation DAWN, déposent devant un tribunal fédéral de Washington une plainte civile contre Mohammed ben Salmane (MBS) et des responsables saoudiens. En juillet 2022, le juge demande à l'administration de Joe Biden de se prononcer sur l'éventuelle immunité du prince héritier. Quelques jours avant la date limite établie par le juge, le 27 septembre, le roi Salmane ben Abdelaziz al-Saoud a nommé son fils MBS Premier ministre, lui accordant ainsi une immunité en tant que dirigeant de l'État. Le gouvernement américain conclut alors que son nouveau statut lui confère en effet une immunité. Le 6 décembre 2022, le juge John Bates clôt la procédure contre MBS tout en reconnaissant son "malaise" face aux circonstances de sa nomination. Malgré la promesse électorale de Joe Biden de faire de l'Arabie saoudite un "paria" pour ce crime, les pressions financières provoquées par l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, et les tensions au Moyen-Orient auraient adouci sa position vis-à-vis de l'Arabie saoudite, riche alliée des États-Unis.
Procès en Arabie saoudite (janvier 2019 - décembre 2019)
En janvier 2019, la justice saoudienne entame à Riyad un procès à huis clos contre 11 suspects seulement, sans révéler publiquement leurs noms. RSF qualifie ce procès de mascarade. Un an plus tard, la justice affirme alors, à l'opposé des résultats de plusieurs enquêtes, que le meurtre n'était pas prémédité. Les poursuites contre plusieurs hauts responsables, dont un ancien conseiller de la cour royale, Saud al-Qahtani, sont alors abandonnées. Cinq accusés sont condamnés à mort et trois autres à des peines de prison, tandis que trois sont acquittés. En mai 2020, les fils de Jamal Khashoggi annoncent qu'ils pardonnent aux meurtriers, ouvrant la voie à la commutation des peines capitales. Le 7 septembre 2020, la justice saoudienne rend son verdict définitif : les huit condamnés écopent de peines allant de sept à vingt ans de prison, dont cinq à la peine maximale de vingt ans. Nul ne sait aujourd'hui si ces personnes purgent encore leur peine, vivent en résidence surveillée, ou ont retrouvé la liberté.
L'impunité politique et l'exécution de Turki al-Jasser
Après le meurtre de Jamal Khashoggi, MBS avait admis au Washington Post que ce crime était une "erreur", mais avait nié en avoir donné l'ordre. En 2023, s'adressant à la chaîne américaine Fox News, il a affirmé que des réformes avaient été mises en place à la suite de ce crime et qu'aucun autre journaliste n'avait été tué depuis. Cependant, le 14 juin 2025, l'Arabie saoudite a exécuté le journalisteTurki al-Jasser, accusé de "haute trahison". Sur la scène internationale, le boycott politique a pris fin. MBS a été reçu pour la dernière fois à Paris par le président français Emmanuel Macron le 24 août dernier avant l'annonce d'investissements saoudiens en France.