08/04/2026 | Press release | Distributed by Public on 08/04/2026 10:44
Ces 30 et 31 juillet 2026, à Ceuta, plus de 70 êtres humains ont perdu la vie dans les eaux autour de l'enclave espagnole située au nord du Maroc. Des hommes, des femmes, des enfants qui, comme des millions d'autres, avaient fui la misère, le chômage, l'absence d'avenir dans leur pays, et qui ont été utilisés et manipulés dans des jeux de pouvoir cyniques. Depuis plusieurs jours, la polémique fait rage sur les responsabilités des uns et des autres. Que s'est-il passé exactement à Ceuta ?
Mardi 4 août 2026
31 juillet 2026, Ceuta, Ceuta, Espagne : des migrants tentent de rejoindre à la nage la ville espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, depuis le Maroc. (Crédit photo : © Juan Carlos Lucas/ZUMA Press Wire)
Ceuta, enclave espagnole héritée de la colonisation, est une petite ville de 80 000 habitants située au nord du Maroc. Poste frontalier stratégique et point de friction géopolitique entre l'Europe et l'Afrique, elle est convoitée par les migrants en quête de passage vers l'Europe. Le jeudi 30 juillet, le Maroc lève temporairement les contrôles frontaliers à Ceuta, facilitant un passage : 60 000 personnes, selon plusieurs sources, tentent, en moins de 48 heures, de franchir les barbelés et de passer par la mer. Ce jour-là, les forces espagnoles sont débordées et des milliers de personnes entrent effectivement sur le territoire de Ceuta.
Dans les jours qui suivent, le Maroc rétablit les contrôles et l'Espagne refoule l'immense majorité des migrants à la frontière. Les images tournent en boucle sur les chaînes d'informations et les forces d'extrême droite européennes se déchaînent sur les réseaux sociaux.
Une décision de la Cour suprême espagnole, rendue le 8 juillet 2026, aurait été le premier déclencheur. Elle stipule que le renvoi immédiat d'un migrant sans procédure administrative préalable ne s'applique pas aux personnes arrivées par voie maritime, mais seulement à celles arrivées par voie terrestre. Concrètement, toutes les personnes qui entrent sur le territoire espagnol par la mer ont droit à une assistance juridique et à ce que leur situation soit « étudiée individuellement ». Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a lui-même expliqué que « cette interprétation s'était répandue comme une traînée de poudre » et avait été exploitée par les réseaux de trafiquants.
Selon les informations du journal espagnol El País, le mouvement a été très organisé. De nombreux Marocains ont vu sur TikTok des vidéos affirmant que « la frontière espagnole était ouverte et qu'on pouvait traverser sans papiers ». Des bots ont relayé les messages sur les réseaux sociaux pour les rendre viraux. D'autres messages, aujourd'hui disparus, indiquaient où acheter des combinaisons de plongée, des palmes, des masques et des sacs étanches pour les documents et les téléphones. Des captures d'écran de Google Maps montraient quelles sections de la plage de Ceuta étaient moins surveillées par la police.
Des vidéos circulent également, qui semblent montrer des membres des forces de l'ordre marocaines faisant descendre de jeunes Marocains de camions, juste à côté de la frontière. À côté du rôle des réseaux de trafiquants d'êtres humains se pose la question du rôle des autorités marocaines, d'autant plus que les garde-frontières étaient absents du côté marocain ces jours-là. L'origine exacte des campagnes sur les réseaux sociaux reste à déterminer.
Pour tenter de comprendre ce qui s'est passé à Ceuta, il faut adopter un point de vue plus large, tenir compte de toutes les contradictions, de tous les conflits et de tous les enjeux géopolitiques liés à la relation entre l'Espagne et le Maroc, ainsi qu'à la situation de l'enclave de Ceuta.
Beaucoup évoquent la visite de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet dernier comme l'une des causes de la colère des autorités marocaines. Il s'agit effectivement de la première visite en quatre ans d'un chef du gouvernement espagnol, concrétisant un réchauffement des relations avec l'Algérie après plusieurs années de tensions sur la question du Sahara occidental. Il s'agit d'un sujet tendu entre le Maroc et l'Algérie depuis très longtemps, l'Algérie soutenant l'indépendance du Sahara occidental, tandis que le Maroc revendique sa souveraineté sur la région. Les positions de l'Espagne n'ont pas toujours plu au Maroc. Outre sa visite à Alger, l'Espagne a également décidé, le 23 juillet dernier, de faciliter l'octroi de la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous l'administration coloniale espagnole avant 1976, ce qui n'a pas plu à Rabat.
L'hypothèse d'une « arme migratoire » utilisée par Rabat en rétorsion est plausible, car il existe un précédent. En 2021, plus de 8 000 personnes avaient traversé la frontière du Maroc vers Ceuta en deux jours, après un relâchement des contrôles par Rabat, sur fond de crise diplomatique autour de l'accueil, en Espagne, du chef du Front Polisario (le front d'indépendance Sahraoui), qui devait y être soigné. C'était la dernière arrivée massive avant celle du 30 juillet dernier.
Cette crise ne se réduit pas au contentieux bilatéral, mais s'inscrit dans un jeu d'échecs mondial où se conjuguent plusieurs contradictions, et où l'Espagne apparaît comme une voix dissonante dans le concert atlantiste.
À plusieurs reprises, le gouvernement espagnol actuel s'est opposé aux États-Unis et à Israël en adoptant des positions divergentes de celles du reste de l'establishment européen. Depuis le début de la guerre à Gaza, l'Espagne est l'un des pays européens les plus critiques envers Israël. Le gouvernement de Pedro Sánchez a reconnu l'État de Palestine en mai 2024, a accusé Israël de « génocide » à Gaza et a rappelé son ambassadeur en Israël. En juillet 2026, Madrid a imposé un embargo total sur les armes à destination d'Israël, interdit les livraisons de carburant militaire et restreint l'accès de ses ports et de son espace aérien aux navires et avions transportant du matériel de guerre à destination de l'État hébreu. Le gouvernement espagnol a même proposé à l'Union européenne de rompre l'accord d'association avec Israël.
De même, lorsque les États-Unis et Israël ont attaqué l'Iran en mars 2026, Sánchez a fermé l'espace aérien espagnol aux avions américains participant à l'opération. Dans une déclaration solennelle, le chef du gouvernement espagnol a résumé sa position en quatre mots : « Non à la guerre. »
Au sein de l'Otan également, l'Espagne est aujourd'hui l'une des seules voix discordantes. En effet, Pedro Sánchezest le seul dirigeant européen à s'être ouvertement opposé à la « norme Trump » d'augmentation des dépenses militaires à 5 % du PIB. Le président Trump a d'ailleurs dénoncé une Espagne qui « a été très mauvaise » pour l'Otan et les États-Unis.
Le Maroc a choisi une trajectoire radicalement différente. Depuis les accords d'Abraham signés en 2020 avec les États-Unis et Israël, Rabat assume pleinement son rôle d'allié stratégique de Washington et de Tel-Aviv. Ces accords prévoient la normalisation des relations avec Israël, officialisée en contrepartie d'accords économiques et de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Ils ont ouvert la voie à une coopération militaire et sécuritaire sans précédent. Les deux pays ont signé, en novembre 2021, un premier accord de coopération militaire, et les achats d'armes et d'équipements marocains auprès d'Israël ont atteint environ deux milliards de dollars depuis lors. Israël représente désormais 11 % des importations marocaines dans le domaine de la défense.
Cette alliance s'est encore renforcée en 2026. Le Maroc fait partie des pays qui soutiennent l'initiative du soi-disant « Conseil de la Paix » de Trump et qui l'ont financé. Le 15 juillet, le Maroc a signé l'accord-cadre pour participer à la Force de stabilisation internationale à Gaza organisée par ce fameux Conseil, devenant la première nation arabe à engager des « boots on the ground » (troupes au sol) dans l'enclave palestinienne. Rabat prévoit d'y déployer des officiers supérieurs, des membres de la gendarmerie et des policiers, ainsi qu'un hôpital militaire de campagne.
La décision du roi Mohammed VI, il y a quelques jours, de baptiser « autoroute Donald J. Trump » une autoroute de 1 000 kilomètres reliant le sud du Maroc à Dakhla, au Sahara occidental, est la cerise sur le gâteau. L'ouvrage, qualifié de « plus longue infrastructure routière de toute l'Afrique », est un symbole éclatant de l'alignement marocain sur Washington.
Cette alliance stratégique place Rabat dans une position de force. L'affaiblissement de l'Espagne, perçue comme trop critique envers Israël, et trop indépendante vis-à-vis de Washington, est un bénéfice collatéral pour cet axe. Pour les États-Unis et Israël, une Espagne fragilisée est une voix critique en moins contre leur politique. Pour toute une série de dirigeants européens aussi, cette crise est l'occasion de faire rentrer l'Espagne dans le rang, de lui faire payer son opposition sur une série de dossiers et de démontrer qu'il n'y a pas d'alternative à la voie suivie par l'establishment européen.
L'Espagne a récemment proposé une régularisation massive de 500 000 sans-papiers. Il s'agit pour l'essentiel de travailleuses et de travailleurs qui vivent et travaillent déjà en Espagne. Cette mesure permet de lutter contre le dumping social en sortant ces personnes de la précarité et de l'exploitation, alors que des secteurs entiers de l'économie espagnole dépendent de leur main-d'œuvre. Cette politique, qui va à rebrousse-poil de leur message, irrite l'extrême droite aux niveaux européen et international. Toute l'extrême droite s'en donne à cœur joie, de Vox au Rassemblement national, en passant par Giorgia Meloni et Donald Trump. Ses représentants n'hésitent pas à mentir, faisant comme si les événements de Ceuta étaient la conséquence de cette régularisation, ou comme si des dizaines de milliers de migrants allaient envahir tous les pays européens.
En Belgique, des partis comme le Vlaams Belang, la N-VA ou le MR reprennent allègrement ce message. Georges-Louis Bouchez a publié une photo de lui souriant devant les images des migrants à Ceuta, alors même que 72 personnes venaient de mourir noyées. Ce mépris affiché pour des vies humaines, transformées en accessoires de campagne politique mensongère, en dit long sur la brutalité de certaines franges de la droite européenne et sur le chemin qu'elles prennent.
Une vingtaine de pays européens, dont l'Italie et l'Allemagne, ont adressé dans un premier temps une lettre à Bruxelles pour faire pression sur l'Espagne, liant la crise à sa politique de régularisation. Les ministres de l'Intérieur des pays de l'Union européenne se sont réunis ce mardi 4 août en visioconférence pour échanger sur la situation à Ceuta et sur les tensions diplomatiques qui s'en sont suivies. Le gouvernement italien de Meloni avait appelé à suspendre l'Espagne de l'espace Schengen de libre circulation au sein de l'Union européenne (une proposition reprise notamment chez nous par le MR), alors même que l'enclave de Ceuta n'en fait pas partie. Le gouvernement belge, même s'il est traversé par des divergences en interne, avait aussi tenu un langage dur contre l'Espagne dans un premier temps.
Toute cette agitation sert aussi les États-Unis, dans leur stratégie de division de l'Union européenne : un conflit frontalier entre l'Espagne et le Maroc, c'est une crise diplomatique interne qui divise Bruxelles, affaiblit l'Europe du Sud et nourrit le repli nationaliste.
L'extrême droite surfe sur la mort de dizaines d'êtres humains. Elle hurle à « l'invasion » alors que c'est elle-même qui, par ses politiques racistes, par son soutien aux régimes autoritaires, par son soutien au pillage impérialiste des pays africains, crée les conditions de ces drames. Des figures comme l'eurodéputé Alvise Pérez, le groupe néonazi Núcleo Nacional ou l'agitateur Vito Quiles, ont débarqué à Ceuta pour y semer la haine.
Large de seulement 14 kilomètres à son point le plus étroit, le détroit de Gibraltar est l'unique porte d'entrée entre l'Atlantique et la Méditerranée, et donc un verrou stratégique de premier ordre. Chaque année, plus de 100 000 navires y passent, transportant une part considérable du commerce mondial et du pétrole à destination de l'Europe.
Pour l'Espagne, tenir Ceuta, c'est contrôler ce passage obligé et affirmer sa souveraineté sur un point névralgique. Pour le Maroc, la présence espagnole à Ceuta et à Melilla fait partie d'un contentieux colonial jamais refermé. Gibraltar, occupé par les Britanniques depuis 1704, en rajoute une couche à ces tensions historiques.
Dans un monde où le contrôle des routes maritimes constitue un enjeu de puissance (comme le montre actuellement la situation dans le détroit d'Ormuz), le contrôle de ce détroit devient encore plus stratégique. En 2002, le petit îlot Persil, près de Ceuta, a failli provoquer un affrontement militaire entre l'Espagne et le Maroc.
Derrière les images chocs et les polémiques xénophobes se cachent donc toute une série d'enjeux politiques et d'intérêts géopolitiques.
Toute la lumière doit encore être faite sur le rôle exact joué par les uns et les autres dans cette affaire. Mais beaucoup d'éléments permettent d'avancer qu'il ne s'agit pas d'une crise migratoire spontanée. Comme on l'a vu ailleurs, des populations appauvries sont utilisées comme des armes dans des conflits entre puissances et comme du carburant pour la propagande de l'extrême droite.
Mais il y a une lueur dans ce chaos. Alors que Vox et d'autres groupes d'extrême droite espagnols ont tenté de venir à Ceuta pour organiser un rassemblement xénophobe, les habitants de la ville ont massivement tourné le dos à cette mascarade. Des Ceutans - des gens qui vivent au quotidien avec leurs voisins marocains - ont refusé d'être les figurants de ce spectacle de haine. Des musulmans, des chrétiens, des juifs et des hindous - les quatre cultures de Ceuta - se sont réunis pour crier « Ceuta unida, no dividida ». Le dirigeant d'extrême droite Alvise Pérez a dû être évacué sous escorte policière, poursuivi par des citoyens qui lui hurlaient : « Ne profitez pas de la situation ! » et « Si vous êtes islamophobes, vous n'avez pas votre place ici. »
Comme le résumait Nuhayla, une habitante de Ceuta : « Ce dont nous n'avons pas besoin, c'est qu'on vienne de l'extérieur pour nous représenter. » Ils ont dit non au racisme, non à l'instrumentalisation de ce qu'ils ont vécu et non à l'extrême droite.