10/08/2026 | Press release | Distributed by Public on 10/08/2026 06:29
Blocage de comptes, retraits d'articles ou de vidéos… Depuis le début de l'année 2026, les suppressions de contenus journalistiques sur les réseaux sociaux se multiplient en Inde, alors que les plateformes ne disposent plus que de trois heures pour retirer les contenus concernés. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un dispositif de censure de plus en plus opaque et expéditif, qui menace directement le droit à l'information.
Un reportage consacré au déplacement forcé de populations lié à un projet de centre de données de Google, le témoignage d'une étudiante affirmant avoir subi des violences policières, ou encore des enquêtes sur des victimes de tirs au plomb au Cachemire : autant de contenus journalistiques rendus inaccessibles sur les réseaux sociaux à la demande des autorités. Et cela dans un délai record. En effet, le délai accordé aux plateformes pour retirer les contenus signalés a été ramené de 36 heures à trois heures seulement dans le cadre de nouvelles règles entrées en vigueur en février 2026. Ce raccourcissement du délai laisse peu de temps aux plateformes pour procéder à un examen approfondi des demandes avant le retrait des contenus.
"En 2026, 40 cas de retrait de contenus et de blocage de comptes appartenant à des journalistes ou à des organisations de médias ont été recensés", indique le SFLC (Software Freedom Law Center), une organisation indienne basée à Delhi qui œuvre à la défense des libertés dans le monde numérique). "Toutefois, des articles de presse suggèrent que le nombre réel de ces retraits de contenus pourrait être bien supérieur à celui enregistré." Au total, tous contenus confondus - journalistiques et non journalistiques -, le gouvernement a émis près de 200 000 ordres de retrait transmis via le portail gouvernemental Sahyog entre mars et juillet 2026, contre seulement 2 312 entre octobre 2024 et octobre 2025.
Lancé par la ministère de l'Intérieur en octobre 2024, le portail Sahyog permet aux forces de l'ordre de demander aux plateformes numériques le retrait immédiat de contenus en ligne et a contribué à automatiser les retraits. Pour répondre aux nouvelles exigences en matière de délai, Meta a intégré une API (interface de programmation d'application) à Sahyog. Selon des informations rapportées par The Indian Express, cette connexion directe permet d'exécuter automatiquement les demandes de retrait transmises par les autorités via le portail sur les plateformes de Meta, sans examen préalable par un employé.
La suppression de contenus sur lesréseaux sociaux intervient notamment à la suite de notifications émises en vertu de l'article 79(3)(b) ou de l'article 69A de l'Information Technology Act, la loi indienne sur les technologies de l'information. Mais dans les notifications de retrait adressées aux auteurs, les informations sur les motifs de blocage restent limitées. "Les journalistes ont de plus en plus de mal à contester ces restrictions, en raison du manque de transparence sur l'autorité à l'origine du retrait, la disposition légale invoquée et les fondements de cette mesure", souligne le SFLC interrogé par RSF.
"La multiplication des blocages visant des enquêtes, des reportages et même des comptes entiers de médias témoigne d'une intensification de la censure numérique en Inde, à travers des procédures opaques et accélérées. Les autorités mettent en place un système dans lequel un contenu journalistique d'intérêt public peut disparaître en quelques heures, sans justification ni recours effectif. RSF appelle le gouvernement indien à mettre fin aux demandes de retrait arbitraires visant la presse, à rendre publiques les bases juridiques de chaque mesure et à garantir un contrôle indépendant avant toute restriction visant un contenu journalistique. L'organisation appelle également Meta, X et les autres plateformes à soumettre toute demande concernant un média ou un journaliste à un examen humain et juridique renforcé. Elles doivent aussi informer systématiquement les rédactions concernées de l'autorité à l'origine du blocage, de ses motifs et des voies de recours disponibles. Tout contenu supprimé qui s'avère relever du journalisme doit être rétabli sans délai.
Février : blocage temporaire du compte Instagram de The Wire
Le 9 février, le compte Instagram de The Wire, suivi par plus de 1,3 million de personnes, a été rendu inaccessible en Inde pendant environ deux heures, après la publication d'une caricature animée critique à l'égard du Premier ministre Narendra Modi. Le compte a ensuite été rétabli, mais la publication concernée est restée inaccessible sur Instagram et Facebook. Elle a également été bloquée sur X.
Mars : comptes de médias cachemiris et de communautés marginalisées bloqués, violences policières
Meta a bloqué les comptes Facebook et Instagram de trois grands médias cachemiris - Greater Kashmir, Rising Kashmir et Kashmir Life (1,8 million d'abonnés sur Facebook et près de 200 000 sur Instagram) - sans expliquer publiquement les motifs de ces mesures.
La page Facebook de la plateforme d'information Molitics, suivie par plus de 450 000 personnes, a également été bloquée, ainsi qu'une page de secours créée par le média.
Meta a également supprimé la page Facebook officielle de National Dastak, un média qui traite notamment des questions concernant les dalits (populations autrefois considérées comme "intouchables" dans le système indien des castes), les communautés tribales et d'autres populations marginalisées.
Le média numérique 4PM News Network a lui aussi vu sa page Facebook, suivie par près de 1,7 million de personnes, bloquée en Inde. La mesure aurait été prise pour des motifs liés à la "sécurité nationale" et à "l'ordre public".
De son côté, le média PeekTV a reçu une notification de retrait concernant une vidéo publiée sur X dans laquelle un étudiant évoquait les violences policières survenues lors de manifestations.
Le journaliste sud-africain Azad Essa, qui a largement couvert les relations entre l'Inde et Israël, a également vu son compte X suspendu en Inde sur ordre du gouvernement.
À ce jour, la page Facebook de Molitics India, celle de National Dastak et le compte X d'Azad Essa restent inaccessibles.
Mai : un reportage environnemental bloqué
Le 22 mai, Meta abloqué en Inde une vidéo Instagram de l'Environmental Reporting Collective consacré au projet de centre de données de Google à Visakhapatnam, développé en partenariat avec le groupe Adani. Le reportage revenait notamment sur le déplacement forcé de populations dalits locales. Il avait recueilli plus de 2,6 millions de vues avant d'être bloqué. La vidéo a été rétablie le 10 septembre après une intervention légale.
Juillet : des contenus liés aux manifestations étudiantes supprimés
En juillet, plusieurs contenus relatifs aux manifestations étudiantes à New Delhi ont été rendus inaccessibles en Inde. La journaliste indépendante Sadhika Tiwari a notamment constaté qu'une vidéo qu'elle avait publiée, montrant une étudiante en larmes affirmant avoir subi des violences policières, avait été bloquée en Inde et restait inaccessible. La notification affichée par la plateforme indiquait que le contenu avait été restreint à la suite d'une demande du gouvernement ou des forces de l'ordre, en vertu de l'article 79(3)(b) de l'Information Technology Act.
Une interview réalisée par le journaliste indépendant Yaqut Ali avec un ancien porte-parole du "Parti des cafards" a, elle aussi, été bloquée à trois reprises sur Instagram et reste aujourd'hui inaccessible.
Deux vidéos consacrées aux manifestations publiées les 21 et 23 juillet par le média indépendant Maktoob Media, ont été bloquées par Meta sur Instagram.
La cofondatrice de Peek TV, basé à Delhi, Priyanshi Sharma, a par ailleurs indiqué sur X qu'une interview réalisée le 4 août avec une manifestante affirmant avoir reçu des menaces avait été supprimée de la page Instagram du média indépendant. La vidéo a depuis été republiée sur X.
Août : des publications sur les victimes de tirs au plomb au Cachemire bloquées
Début août, Instagram a bloqué en Inde plusieurs publications du média Scroll consacrées aux victimes de tirs au plomb au Cachemire. Depuis 2010, les forces de sécurité indiennes utilisent, en effet, notamment des fusils à plombs pour réprimer les manifestants dans la région. Selon Scroll, il s'agissait de la quatrième mesure de blocage visant ses publications depuis juin 2026. Des contenus de The Wire consacrés au même sujet, publiés sur Facebook et Instagram, ont également été rendus inaccessibles en Inde.
Un article de The Hindu consacré aux victimes de tirs de grenades au Cachemire a lui aussi été bloqué par Meta sur Instagram.
Ces trois publications restent à ce jour inaccessibles aux utilisateurs en Inde.
Septembre : censure de reportages sur une crise sanitaire, sur des civils tués et une mosquée détruite
Le 6 septembre, les comptes Instagram de trois journalistes indépendants, Monika Singh, Bindu Gurjar et Lokbhadra Singh, ont été suspendus après la publication d'un reportage consacré à une crise sanitaire touchant une communauté adivasi (autochtone) du Madhya Pradesh. Les trois comptes ont depuis été réactivés.
Instagram a également bloqué en Inde, suite à une demande du gouvernement, un reportage d'Article 14 concernant des civils tués lors de manifestations en faveur de l'accession du Ladakh - aujourd'hui territoire de l'Union - au statut d'État.
Sur X, une publication de la rédactrice en chef de The Wire, Seema Chisti, partageant un article de son média consacré à la démolition d'une mosquée vieille de 150 ans, a été supprimée à la suite d'une demande de la police indienne. La publication a finalement été rétablie.
Tout récemment, Instagram a bloqué l'accès au compte du dessinateur de presse Satish Acharya en Inde à la suite d'une demande du gouvernement. Le dessinateur Manjul a également signalé qu'un de ses dessins avait été restreint par la plateforme le 27 septembre, à la suite d'une demande similaire du gouvernement. Ces deux incidents concernaient des dessins politiques critiques des institutions publiques.