06/05/2026 | Press release | Distributed by Public on 06/05/2026 06:34
Reporters sans frontières (RSF) publie une traduction en français d'une analyse du site israélien d'actualité critique des médias The Seventh Eye. Dans ce texte, la journaliste Chen Egri a recours au concept d'"anti-journalisme" pour qualifier les pratiques de l'antenne pro-gouvernement Channel 14.
Les multiples guerres déclenchées par l'armée israélienne après les attaques de la branche armée du Hamas du 7 octobre 2023 ont resserré le cadre du discours médiatique autorisé en Israël. L'association israélienne The Fair Regulation Movement a analysé les programmes de l'antenne pro-gouvernement Channel 14, parmi les chaînes les plus regardées du pays, et pointe des incitations systématiques à la haine contre les institutions et les médias, ainsi qu'au meurtre des Palestiniens. Après deux premières plaintes déposées en mai 2025 auprès de la police et du procureur général pour "incitation", l'ONG s'est tournée en avril vers la Haute cour de justice pour dénoncer l'inaction des deux institutions initialement saisies. La régulation de l'espace médiatique est un enjeu de premier plan à l'approche des élections législatives prévues en octobre.
Le texte qui suit a été publié en anglais et en hébreu par The Seventh Eye. Il a été traduit en français par RSF.
La déclaration du président du parti Les Démocrates, Yaïr Golan, à Moran Azoulay du site d'information Ynet, selon laquelle Channel 14 devrait être fermée parce qu'elle est un canal de propagande gouvernementale, a provoqué un tollé et ouvert un débat sur les limites de la liberté d'expression. De nombreuses personnes, et pas seulement les soutiens de la chaîne, se sont fermement opposées à l'idée de fermer des médias dans un pays démocratique.
Il s'agit d'un débat important et bienvenu, particulièrement nécessaire pour comprendre le mécanisme insidieux de plateformes comme Channel 14. Mais avant de plonger dans ces eaux troubles, il est important de préciser ceci : il n'est pas nécessaire de "fermer Channel 14". Il suffit simplement d'appliquer les lois et réglementations existantes, et elle fermera d'elle-même.
Si l'État d'Israël appliquait la loi à Channel 14, elle cesserait d'exister car, tout simplement, il s'agit d'une chaîne hors-la-loi. Pourtant, l'État - y compris durant la période de transition gouvernementale - non seulement n'applique pas la loi à Channel 14, mais lui accorde également des avantages sans précédent, et scandaleux.
Nous savons que des mots comme "régulation" endorment immédiatement les gens ; nous allons donc tenter de résumer en un seul paragraphe la sordide saga de Channel 14, la chaîne de Yitzhak Mirilashvili, un enfant d'oligarque :
Quasiment depuis sa création, Channel 14 a violé les conditions de la licence que l'État lui a accordée. Au lieu d'y remédier, les gouvernements Netanyahu, que la chaîne a quotidiennement soutenus, ont créé un nouvel arsenal législatif lui permettant de réaliser d'éventuels profits de dizaines de millions de shekels par an - des profits refusés à ses concurrents -, tout en supprimant des obligations réglementaires représentant elles aussi des dizaines de millions de shekels par an. Comme si cela ne suffisait pas, elle bénéficie également d'un surplus de campagnes publicitaires gouvernementales valant plusieurs millions de shekels par an.
Ainsi, si les règles du jeu étaient simplement rééquilibrées, Channel 14 serait contrainte de revenir à sa véritable dimension : quelque chose entre la chaîne Tov (une chaîne en ligne diffusant des théories du complot alignées sur la "machine à poison" de Benjamin Netanyahu) et Likoud TV [NDT : émission vidéo du parti à la tête de la coalition au pouvoir]. Car l'argent que Mirilashvili est prêt à y investir ne représente qu'une fraction du coût réel d'une chaîne de télévision.
Voilà pour l'explication simple. Mais ce serait vraiment dommage de s'arrêter là. Car Channel 14 n'est pas seulement une nouvelle affaire de corruption publique. C'est un appareil sophistiqué et dangereux qui menace la paix publique et la stabilité de l'État - et ce n'est pas un cas isolé, ni en Israël ni dans le monde.
Pour se confronter au phénomène Channel 14, il faut le comprendre. Et pour comprendre Channel 14, il faut reconnaître qu'un nouveau phénomène est apparu : ni journalisme, ni média, et pas davantage du journalisme corrompu ni un média malade. Channel 14 est l'incarnation de "l'anti-journalisme".
Qu'est-ce que l'"anti-journalisme ?"
L'"anti-journalisme" est un concept forgé par la chercheuse spécialiste des médias Dr Ayala Panievsky (membre du comité exécutif de The Seventh Eye), parmi d'autres notions développées dans son nouveau livre, The New Censorship [NDT : La Nouvelle Censure]. Cela désigne des médias qui empruntent l'apparence du journalisme pour diffuser des mensonges, de la haine, de la propagande et des théories du complot, tout en attaquant les médias qui persistent à accomplir un travail journalistique.
Dans une série de rapports publics, le média The Seventh Eye a défini les caractéristiques d'une couverture "anti-journalistique", montrant comment celle-ci se manifeste dans les programmes de Channel 14 et pourquoi cette chaîne ne devrait pas être considérée comme un média journalistique.
Channel 14 est un outil de propagande politique. Elle sert systématiquement Benjamin Netanyahu et reste fidèle à ses éléments de langage, indépendamment de toute idéologie. La chaîne entretient des relations réciproques avec les gouvernements Netanyahu, qui lui accordent d'énormes récompenses ainsi qu'un avantage considérable sur les autres médias.
Channel 14 est une plateforme d'attaques systématiques, d'incitation permanente et de campagne de délégitimation contre les médias et le journalisme en Israël, ainsi que contre les institutions de l'État : le système judiciaire et les forces de l'ordre, le monde universitaire, l'appareil sécuritaire, etc.
Channel 14 accomplit tout cela par l'usage régulier de fausses nouvelles, de désinformation, de théories du complot, d'incitation à la violence, d'apologie de crimes de guerre, de racisme, d'encouragement à l'homophobie, à la misogynie et d'opposition à la laïcité.
Channel 14 fournit ces services politiques sous l'apparence d'une chaîne d'information et prétend fonctionner dans le cadre des normes et de l'éthique journalistiques. Cette apparence de fonctionnement journalistique a pour but de bénéficier des protections accordées aux journalistes par la loi et la jurisprudence.
Propagande, incitation et autres mensonges
Les principales caractéristiques, mais non les seules, de Channel 14 en tant que plateforme d'"anti-journalisme" sont son dévouement à la propagande du gouvernement, l'incitation contre les institutions de l'État et les médias libres, les fausses nouvelles et les théories du complot. Voici une explication succincte :
Channel 14 est une plateforme pour diffuser la propagande du gouvernement : elle est, de fait, utilisée comme un "outil de transmission de messages" pour l'administration Netanyahu, selon les termes mêmes de son animateur le plus populaire, Yinon Magal. Au lieu de reportages et de commentaires journalistiques, les téléspectateurs reçoivent une propagande gouvernementale maquillée en journalisme.
Un média peut adopter une position idéologique ou politique ; cela est parfaitement légitime. Mais où se situe la frontière entre un journalisme avec une orientation idéologique ou politique et la propagande ? Lorsque le média relaie les éléments de langage d'un responsable politique qu'ils soient faux ou qu'ils contredisent les positions défendues quelques instants auparavant ; lorsqu'aucune attention réelle n'est accordée aux autres positions et messages ; et lorsque tout ceci est fait sous couvert de "journalisme" et d'"information".
L'un des exemples les plus significatifs de la manière dont Channel 14 sert personnellement Benjamin Netanyahu, au mépris des faits les plus élémentaires et indépendamment de toute "idéologie", est la promotion du narratif du Premier ministre inculpé selon lequel il serait victime d'une "chasse à l'homme" (ou d'une "expédition de pêche", selon la saison), pour laquelle les forces de l'ordre et le système judiciaire israéliens auraient "fabriqué de toutes pièces des dossiers criminels contre lui", dossiers qui seraient aujourd'hui "en train de s'effondrer", dans le but d'évincer un Premier ministre en exercice démocratiquement élu.
Depuis le déclenchement de la guerre du 7 octobre, Channel 14 s'est jointe à la campagne visant à éviter de tenir le Premier ministre en exercice responsable de son échec. La chaîne a intensifié la diffusion des messages de Benjamin Netanyahu, selon lesquels il n'aurait commis aucune négligence, mais que la faute incomberait plutôt à l'appareil sécuritaire, l'armée israélienne, le Shin Bet [NDT : le service de renseignement intérieur], les "refuzniks" [NDT : les citoyens ou soldats qui refusent de servir dans l'armée], les "Kaplanistes" [NDT : les manifestants opposés au gouvernement Netanyahu], le parquet, le procureur général, la Cour suprême, Ehud Barak [NDT : ancien Premier ministre], Aharon Barak [NDT : ancien président de la Cour suprême], Shimon Peres [NDT : ancien Premier ministre], et peut-être même David Ben Gourion [NDT : premier Premier ministre et l'un des fondateurs de l'État d'Israël].
Pendant la guerre, la chaîne a également rejoint la campagne cynique de Benjamin Netanyahu contre les familles des otages, qualifiant leur lutte de politique et utilisant contre elles les mêmes procédés de communication et rhétorique néfaste que ceux employés contre les opposants au coup de force institutionnel. Lorsque Benjamin Netanyahu a, pour des raisons politiques, fait volte face sur la question des otages, la couverture de la chaîne a changé du jour au lendemain. Et ce phénomène s'est répété.
Encore aujourd'hui, les derniers messages de Benjamin Netanyahu sont relayés sur la chaîne sous couvert de journalisme : de la campagne visant à annuler son procès pénal, à celle contre la commission d'enquête d'État, jusqu'à la campagne appelant à désobéir à la justice.
Channel 14 est une plateforme de diffusion de fausses nouvelles, de manipulations et de théories du complot : le rôle le plus élémentaire du journalisme est d'informer le public de manière fiable sur la réalité, de s'en tenir aux faits et de rechercher la vérité. Or, sur Channel 14, en tant que média "anti-journalistique", la vérité et la réalité n'ont aucune importance. La chaîne relaie systématiquement des mensonges déjà démentis, diffuse de la désinformation et propage des théories du complot.
Channel 14 publie des reportages fictifs et erronés, et promeut des théories fausses et complotistes comme celle des "traîtres de l'intérieur". Cette caractéristique est étroitement liée à la précédente : lorsque la réalité entre en collision avec la propagande du gouvernement et menace cette dernière, il faut mentir, induire en erreur et alimenter des théories du complot. En réalité, une part importante de la propagande gouvernementale elle-même repose sur des théories du complot, allant des "dossiers criminels fabriqués de toutes pièces" à la "chasse à l'homme", jusqu'à celle de "l'État profond" [NDT : renvoie à un supposé noyau d'individus détenteur du véritable pouvoir de décision au détriment des dirigeants élus ou désignés].
La diffusion de fausses nouvelles et de théories du complot sape notre perception collective de la réalité et détériore la cohésion sociale. Cela porte une atteinte d'ampleur à la société israélienne et à la démocratie.
Channel 14 est une plateforme pour diffuser la haine, le racisme et inciter à la violence : elle se consacre à propager des rumeurs incendiaires contre les opposants à Benjamin Netanyahu, de gauche comme de droite, sur la scène politique comme dans la sphère citoyenne. Il peut s'agir de manifestants contre le gouvernement, d'actuels ou d'anciens chefs de file de l'opposition, de la conseillère juridique du gouvernement, de juges, de journalistes, d'enseignants, d'universitaires, ou de toute personne, groupe ou institution désignés comme une menace pour le pouvoir de Benjamin Netanyahu.
Avec le déclenchement de la guerre du 7 octobre, une vague continue de provocations anti-arabe [NDT : anti-palestinienne] a commencé, incluant des appels à commettre des crimes de guerre. Ces déclarations ont été intégrées à la plainte déposée contre Israël devant la Cour internationale de justice de La Haye [NDT : le 29 décembre 2023 par l'Afrique du Sud pour des actes et des omissions à caractère génocidaire à l'égard des Palestiniens dans la bande de Gaza], dans laquelle Channel 14 était le média le plus cité.
Une enquête policière est en cours à la suite d'une plainte déposée par des organisations citoyennes concernant des centaines de déclarations de la chaîne et de ses animateurs incitant à la violence, au racisme et aux crimes de guerre.
Ces incitations diffusées sur Channel 14 ne visent pas uniquement les Palestiniens, mais également le système judiciaire, l'appareil sécuritaire, la presse libre et les opposants au gouvernement. Par exemple, le chef d'état-major actuel, Eyal Zamir, ainsi que l'ancien chef d'état-major Herzi Halevi, se sont plaints auprès de la chaîne et ont déposé un recours auprès de la Second Authority for Television and Radio [NDT : l'autorité de régulation de l'audiovisuel] au sujet des incitations et des diffamations les visant.
Le caractère incendiaire de Channel 14 s'observe actuellement dans sa "couverture" de "l'affaire du procureur militaire général". Il s'agit d'un cas d'école illustrant la manière dont Channel 14, au service du Premier ministre inculpé, s'est jointe à une campagne d'incitation contre les systèmes juridique, judiciaire et médiatique, au moyen de manipulations, de mensonges flagrants et de théories du complot.
La critique journalistique légitime et nécessaire des institutions publiques n'a rien avoir avec des appels répétés au racisme et à la violence, accompagnés de la désignation de personnes, de groupes ou d'institutions comme des traîtres et des collaborateurs de l'ennemi. Il ne s'agit pas là de critique mais d'incitation.
Channel 14 est une plateforme d'attaque contre les médias israéliens : elle mène une offensive permanente contre celles et ceux qui sont identifiés comme des opposants à Benjamin Netanyahu ou contre des sources de pouvoir et d'autorité qui menacent l'ambition du Premier ministre de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains. Une cible est au centre de cette offensive, et il s'agit peut-être de la plus importante pour les plateformes d'"anti-journalisme" : la presse libre.
Channel 14 et ses présentateurs mènent une campagne incessante de haine et d'incitation contre les médias israéliens, dont ils présentent les journalistes comme des propagateurs de poison et de peur, des collaborateurs de l'ennemi ("Al Jazeera 12") et des traîtres.
Channel 14 promeut systématiquement l'action du gouvernement contre des médias. La chaîne défend par exemple la suppression de l'Israeli Public Broadcasting Corporation [NDT : le groupe audiovisuel public], le boycott du journal Haaretz ou la fermeture de la radio Galei Zahal [NDT : ou Galei Tsahal, station de l'armée israélienne], ainsi que contre certains journalistes, comme Amnon Abramovich et Guy Peleg, journalistes de la chaîne 12 News.
Le danger de Channel 14
L'"anti-journalisme" n'est pas seulement une plateforme de propagande et d'incitation. Les plateformes d'"anti-journalisme", dont Channel 14 n'est pas l'unique incarnation en Israël, reposent sur l'imposture et la tromperie.
L'attaque, la propagande, l'incitation et les mensonges sont produits et diffusés sous la forme de contenus journalistiques, par des journalistes et au sein d'une organisation de presse, avec tous les marqueurs visuels et rhétoriques du journalisme, des costumes des présentateurs aux décors des studios. Toutefois, contrairement aux affirmations fausses et trompeuses, il ne s'agit ni de journalisme politique, partisan ou idéologique, ni de journalisme de droite ou traditionnel.
Il s'agit d'une "chaîne d'information" qui diffuse des fausses nouvelles et des théories du complot déformées comme s'il s'agissait de faits objectifs. Ses "reporters" récitent les éléments de langage de Benjamin Netanyahu et présentent la réalité aux téléspectateurs à travers le prisme des intérêts d'un seul homme politique.
Un "média" qui se consacre, dans le cadre d'une campagne politique, à attaquer les véritables médias et les journalistes qui font leur travail et osent critiquer le gouvernement. Un "média" dont les "journalistes" recourent à des pratiques ouvertement anti-journalistiques telles que l'incitation à la violence et le racisme.
Pour ces raisons, Channel 14 ne peut prétendre au prestige ni à l'immunité accordés à un média journalistique. Elle ne peut bénéficier des protections de la liberté de la presse que les démocraties libérales accordent aux médias journalistiques. La liberté d'expression n'est pas une valeur absolue, et elle n'a pas vocation à protéger les mensonges, la propagande, l'incitation ou les discours de haine et racistes.
Une plateforme qui se fait passer pour une chaîne d'information exerce une influence destructrice sur la société. Les consommateurs de ses contenus reçoivent une vision faussée et mensongère de la réalité et développent des postures et des opinions biaisées et violentes. Les dangers d'un outil de propagande politique diffusant mensonges et incitation sont encore plus grands lorsqu'il sert un dirigeant autoritaire cherchant à modifier le système de gouvernement et à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains.
L'État d'Israël est une démocratie défensive [NDT : ou combative, à l'instar de l'Allemagne, se dit d'un système prévoyant certaines restrictions des droits et des libertés politiques en vue de défendre le fonctionnement démocratique]. Channel 14 sape systématiquement les valeurs de la démocratie et du libéralisme. Ce danger est encore plus grave cette année, car nous sommes en période électorale. La recommandation de Yaïr Golan de "fermer Channel 14" est trop générale et trop vague. Quand le gouvernement changera, il faudrait concrétiser cette idée en :
Autre point, et non des moindres : l'État d'Israël doit réformer sa régulation des médias afin de faire face à l'essor de plateformes de propagande comme Channel 14. Pour cela, la société israélienne (le monde universitaire, les médias et les organisations citoyennes) doit faire évoluer sa conception de la liberté d'expression et de la presse.
Le public libéral en Israël, et certainement pas ses dirigeants, ne peut pas continuer de réagir de manière pavlovienne, automatique et aveugle aux appels à traiter la menace existentielle que l'"anti-journalisme" fait peser sur l'État et sur la démocratie.