RSF - Reporters sans frontières

03/31/2026 | Press release | Distributed by Public on 04/01/2026 09:18

Répression contre les journalistes : de plus en plus de régimes ciblent leurs familles

Dans de nombreux pays, de la Chine à l'Azerbaïdjan, en passant par l'Iran ou la Guinée, les autorités s'en prennent aux proches des journalistes pour faire pression sur eux. Menaces, arrestations, enlèvements, perquisitions, pressions administratives ou chantage sexuel : ces représailles visent à réduire les professionnels des médias au silence. Reporters sans frontières (RSF) alerte sur ces pratiques de terreur.

"Pour empêcher les voix indépendantes d'informer, les prédateurs de la liberté de la presse ne se contentent plus d'attaquer les journalistes mais s'en prennent également à leurs proches. Ces pressions ignobles s'observent dans plusieurs pays : en Iran, en Chine, en Azerbaïdjan, au Salvador, ou encore dans les territoires ukrainiens occupés ; que les journalistes travaillent sur le territoire ou en exil. Ces stratégies de répression sont des méthodes de terreur infâmes.

Anne Bocandé
Directrice éditoriale de RSF
Menaces, arrestations, enlèvements, perquisitions, pressions administratives ou chantage sexuel… Dans de nombreux pays, les autorités s'en prennent aux proches de journalistes pour faire pression sur eux.
  • Menaces et intimidations

L'ensemble des journalistes iraniens en exil soutenus par le bureau assistance de RSF - près de 60 personnes depuis 2024 - témoignent de pressions exercées sur leurs familles restées en Iran. Dans son rapport Attention, nous sommes à vos trousses, consacré à la répression transnationale visant des reporters iraniens travaillant au Royaume-Uni, RSF relevait déjà qu'environ 60 % des personnes interrogées déclaraient que leurs familles avaient été menacées ou intimidées.

Dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, les familles de journalistes ukrainiens détenusou vivant en zone libre sont régulièrement menacées et redoutent de s'exposer publiquement. Un proche d'un journaliste ukrainien en captivité raconte : "Les agents du FSB [services de renseignement russes] peuvent venir chez nos proches en territoires actuellement occupés, saisir leurs outils informatiques, les interroger ou simplement les menacer. Dans le pire des cas, ils peuvent emmener un membre de notre famille." Une autre source, également anonyme, fait état de menaces visant la compagne d'un reporter arrêté dans une zone occupée.

  • Ciblés et tués à Gaza

L'un des exemples emblématiques de familles de journalistes réprimées à Gaza est celle du chef du bureau de la chaîne qatarienne Al Jazeeraà Gaza, Waël Dahdouh- lui-mêmeblessé à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, par une frappe israélienne du 15 décembre 2023, qui a tué son confrère Samer Abu Daqqa. Son fils Hamza Dahdouh, reporter pour Al Jazeera, a été tué le 7 janvier 2024 par une frappe sur sa voiture à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, tout comme sa femme, deux autres de ses enfants, un de ses petit-fils et huit autres de ses proches, tués quelques mois plus tôt, en octobre 2023, par une frappe sur la maison où ils s'étaient réfugiés dans le camp de Nusseirat, dans le centre de l'enclave.

  • Arrestations et enlèvements

Au Pakistan, en mars 2025, une vingtaine d'hommes armés ont fait irruption au domicile familial du fondateur du site d'investigation Fact Focus, Ahmad Noorani, exilé aux États-Unis, peu après la publication d'une enquête sur le chef d'état-major de l'armée. Après avoir confisqué leurs téléphones, ils ont enlevé ses deux frères, qui ont été libérés un mois plus tard.

En Chine, l'arrestation et la disparition forcée de proches de journalistes ouïghours en exil sont monnaie courante, en particulier lorsque ceux-ci travaillent pour des médias internationaux tels que Radio Free Asia (RFA) ou Voice of America (VOA). Ces deux médias, financés par l'Agence des États-Unis pour les médias mondiaux (USAGM), ont failli disparaître en 2025, à la suite d'une tentative de démantèlement menée par l'administration américaine.Ce phénomène est loin d'être récent. Deux frères du rédacteur en chef de RFA Eset Sulaimanont disparu avant que les autorités chinoises ne confirment qu'ils étaient détenus depuis 2018 dans la région autonome du Xinjiang. Selon le journaliste, cinq de ses cousins auraient également disparu, et quatre d'entre eux auraient été condamnésà l'issue d'un procès à huis clos, à 17 ans de prison pour des actes qualifiés d'"extrémisme religieux".

Quelques années plus tard, en 2024, un ancien journaliste de VOA, Kasim Abdurehim Kashgar, rapportait à RSF que son ami Mirkamil Ahmed avait été condamné à neuf ans de prison. Quatre de ses anciens collègues ont été condamnés à sept ans de prison sur la base d'accusations obscures, après son départ pour les États-Unis en 2017 et son refus de céder aux pressions visant à interrompre son travail journalistique. L'année suivante, la famille de sa consœur du service ouïghour de RFA, Gulchehra Hoja, a également été ciblée : "En février 2018, j'ai appris que 25 de mes proches avaient été envoyés dans des camps dits de 'rééducation'. De plus, 50 membres des familles de six journalistes de notre station de radio ont été enlevés", rapportait-elle dans une interviewaccordée à RSF en mai 2025.

Dans d'autres pays, les arrestations ou les enlèvements de proches deviennent également des outils d'intimidation. En Guinée, le père de l'administrateur du site Inquisiteur.net, Mamoudou Babila Keita, en exildepuis 2024 après une tentative d'enlèvement, a ainsi été kidnappéà son domicile le 29 septembre 2025 - par les autorités de la transition guinéenne, d'après le journaliste. Il demeure introuvable depuis. Cet acte apparaît comme un acte de représailles liée au travail de son fils.

Au Salvador, le père de la directrice du média d'investigation Mala Yerba, Carolina Amaya, a été arrêté en 2023, le jour de la publication de son enquête établissant un lien entre l'entourage proche du président Nayib Bukele et la destruction d'un écosystème. Il a ensuite été détenu durant dix mois, tandis que la journaliste faisait l'objet de poursuites judiciaires et de menaces.

En Iran, l'animateur radio Sajjad Shahrabi, frère de la rédactrice en chef du site d'information en persan IranWire Shima Shahrabi, a été arrêtéen 2023 par des agents du ministère du Renseignement. Il a passé 37 jours à la prison d'Evin, à Téhéran, avant d'être libéré sous caution. En outre, plusieurs autres membres de leur famille ont également été convoqués et interrogés au sujet de son travail et de celui de ce média en exil, tandis que certains de leurs biens ont été saisis.

  • Perquisitions, confiscations et restrictions

Au Vietnam, depuis 2024, les proches du journaliste indépendant Doan Bao Chau - contraint de vivre dans la clandestinité depuis son inculpation pour "diffusion de documents contre l'État" - sont soumis à des perquisitions et des convocations répétées. Son épouse est régulièrement interrogée sur sa localisation.

Au Tadjikistan, les représailles contre les proches de journalistes ont pris un caractère systématique ces dernières années, comme le démontre le cas du fondateur de la chaîne de télévision en ligne Azda TV, Muhamadjon Kabirov, qui a tenté, en 2024, de faire venir son père en Pologne, où il s'était réfugié. À l'aéroport, les autorités ont annulé le passeport et le permis de conduirede ce dernier. Assigné à résidence, il lui est strictement interdit de communiquer avec son fils. Auparavant, les autorités avaient confisqué l'ensemble des biens de la famille incluant des terres, du matériel agricole, l'appartement de Muhamadjon Kabirov, ainsi que des biens enregistrés au nom de sa mère. D'autres familles de membres de la rédaction ont subi des pressions similaires la même année.

  • Surveillance, vols et harcèlement

La surveillance alimente aussi un climat de méfiance et d'insécurité. Au Mexique, dans l'État de Guerrero, une quinzaine de journalistes et leurs proches ont été contraints de fuir pour échapper à des filatures, des intrusions au domicile et des vols. Ils ont également été victimes d'usurpation de profils numériques, dans un contexte marqué par les collusions entre les autorités locales et groupes du crime organisé.

Au Nicaragua, les proches des journalistesen exil font l'objet d'une surveillance constante : patrouilles autour de chez eux, rondes de motards, menaces d'emprisonnement et interrogatoires répétés. S'y ajoutent des mesures administratives coercitives, comme le refus de délivrance de passeports et le blocage de comptes bancaires. Certaines familles ont même vu leur maison incendiée. Des témoignages récents font état de faux agents se présentant au domicile des familles, de pressions et de tentatives de piratage visant à localiser les journalistes exilés.

Au Salvador, les proches de journalistes en exil subissent eux aussi des formes de harcèlement. Selon des informations recueillies par RSF avec l'appui d'organisations partenaires, des agents de police se présentent à leur domicile sous divers prétextes - accusations de violences intrafamiliales, accidents de la route ou soupçons d'"associations illicites" - afin d'interroger les familles ou d'inspecter les habitations. En 2025, la famille d'un journaliste a ainsi reçu plusieurs visites policières, tandis qu'un autre proche a été retenu lors d'un contrôle migratoire sur la base d'un signalement pénal non éclairci, considéré par des sources consultées comme une mesure d'intimidation.

  • Chantage sexuel

En Azerbaïdjan, les autorités recourent aussi au chantage sexuel et aux représailles contre les familles des journalistes, y compris lorsqu'ils sont en exil. Le blogueur Mahammad Mirzali, réfugié en France depuis 2016, en a fait les frais : son père et son beau-frère ont été arrêtés en 2017 pour faire pression sur lui à cause de ses publications critiques sur sa chaîne YouTube Made in Azerbaïdjan. En mars 2024, plusieurs vidéos intimes mettant en scène l'une de ses sœurs ont été envoyées à des membres de sa famille puis diffusées sur une chaîne Telegram - une méthode d'intimidation bien rodée du régime de Bakou.

Publié le31.03.2026
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