03/25/2026 | News release | Archived content
Le journaliste tuniso-français Mourad Zeghidi, commentateur de L'Émission impossible sur Radio IFM, est incarcéré, à Tunis, depuis son arrestation le 11 mai 2024. Après une condamnation à 8 mois de prison et un an de détention provisoire, il est condamné le 22 janvier dernier, à trois ans et demi de prison supplémentaire. Portrait de Mourad Zeghidi, un journaliste expérimenté, victime d'un acharnement judiciaire, qui n'a rien à faire en prison.
Formé au journalisme sportif dès 1992, sur la chaîne Canal Horizonsdu groupe Canal+ en Tunisie, puis sur la chaîne Canal+ en France, Mourad Zeghidise réinvente après 2011 en voix politique de référence dans un contexte révolutionnaire. Installé en France depuis plusieurs années, il rentre en Tunisie en 2014, et choisit le journalisme politique, dans un pays en pleine transition démocratique qui rêve d'une presse libre. Ses analyses, connues pour leur profondeur, leur sobriété et leur sens de la mesure, lui valent un large public et une réputation d'indépendance.
Quinze ans après la révolution de 2011, alors que les espaces d'expression se ferment les uns après les autres, Mourad Zeghidi, qui fêtera ses 54 ans en mai prochain, paie de sa liberté cet engagement. Dans un paysage médiatique rongé par la désinformation et la propagande, il incarne un journalisme fondé sur la vérification, l'équilibre et la rigueur.
Mais, le 11 mai 2024, lui et son confrère de Radio IFM, Borhen Bsaies ainsi que l'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani sont arrêtés dans le sillage d'une vague de répression. Leur interpellation entraîne l'arrêt définitif de l'une des émissions les plus écoutées du pays, "L'Émission impossible", qu'ils animaient.
Motifs officiels : "Diffusion de fausses nouvelles" et "fausses déclarations dans le but de diffamer autrui", en vertu du décret-loi 54, un texte que RSF considère comme un instrument de répression. Son seul tort : avoir exprimé sa solidarité avec un confrère emprisonné, Mohamed Boughalleb, chroniqueur politique de la radio privée Cap FMet avoir commenté l'actualité politique et sociale du pays, dans "L'Emission impossible". Certaines des publications incriminées datent pourtant de plus de trois ans, ce qui, selon ses avocats, rend les poursuites prescrites.
Face au juge, Mourad Zeghidi n'a pas reculé : "J'assume", a-t-il déclaré, soulignant qu'il n'avait fait que son travail. Cette expression est ainsi devenue le slogan de celles et ceux qui réclament sa libération. Fils d'un opposant historique aux anciens présidents Habib Bourguiba et Zine el Abidine Ben Ali et petit-fils d'un militant anticolonial, qui ont tous deux connu la prison, Mourad Zeghidi sait ce que coûte la résistance civique.
Acharnement judiciaire
Mais la machine judiciaire ne s'arrête pas là. Condamné à un an de prison - peine ramenée à huit mois en appel en juillet 2024 - il aurait dû recouvrer sa liberté en janvier 2025. Mais une deuxième affaire le rattrape à un mois de sa libération : il est alors accusé de "blanchiment d'argent" et "d'évasion fiscale", en vertu de la législation antiterroriste. Le 3 décembre 2024, son dossier est officiellement requalifié en affaire de terrorisme et de blanchiment d'argent. Il reste en détention. Plus d'un an plus tard, le 22 janvier 2026, il est condamné à trois ans et demi de prison ferme supplémentaires.
Pourtant, les investigations menées pendant plus d'un an auprès de la Banque centrale, d'Interpol et des autorités européennes n'ont établi aucun flux suspect, ni aucun actif caché. Mourad Zeghidi avait lui-même sollicité une conciliation fiscale en janvier 2025. En l'absence de tout élément probant, la condamnation reste inexplicable. Sa défense a interjeté appel.
Des conditions de détention sous pression
À la prison de Mornaguia, au sud-ouest de Tunis, il est placé dans une cellule de 20 mètres carrés, ses correspondances sont limitées à une lettre bimensuelle de quatre pages et ses droits de visites directes, à savoir sans vitre et sur un temps restreint, sont suspendus depuis décembre 2024,
Sa sœur Meriem ainsi que ses filles Yesmine et Inès portent sa cause publiquement. Elles dénoncent le fait que sous couvert d'un dossier fiscal reposant sur des "infractions fiscales que connaissent 90 % des Tunisiens, réglables en quelques jours", l'affaire de Mourad Zeghidi est "purement politique relevant directement d'une volonté de censure de la liberté de la presse et de la liberté d'expression".
La détention de Mourad Zeghidi illustre la dégradation d'un pays qui a perdu 56 places depuis 2021 dans le Classement mondial de la liberté de la presseétabli par RSF et occupe désormais la 129e place.